Actualités & News·Economie·Revue de Presse

Crise sanitaire : des chocs de trésorerie très hétérogènes.

Crise sanitaire : des chocs de trésorerie (très) hétérogènes
Publié le 28 juillet 2021 sur le blog de l’Insee : https://blog.insee.fr/crise-sanitaire-des-chocs-detresorerie-tres-heterogenes/
Temps de lecture : 7 minutes
Benjamin Bureau, Anne Duquerroy, Mathias Lé et Frédéric Vinas (Banque de France), Julien Giorgi et Suzanne Scott (Insee)

Sans mesures de soutien, les chocs de trésorerie (à financement inchangé) subis par les entreprises françaises en 2020 auraient été plutôt négatifs mais surtout très hétérogènes, y compris au sein d’un même secteur d’activité. Les mesures de soutien ramènent la proportion des chocs négatifs (et positifs) à celle d’une année normale et en réduisent la dispersion, même si, aux deux extrémités, les chocs très importants sont moins rares qu’habituellement.

L’économie française a subi un choc d’une ampleur inédite au cours de l’année 2020. Avec une contraction du PIB de 7,9 %, la France a subi le recul le plus important jamais enregistré par les comptes nationaux (Insee, 2021). Ce choc a notamment engendré une hausse très marquée de la dette brute des sociétés non financières (SNF), de 12,2 % (+217 Md€), qui est toutefois couplée à une hausse tout aussi importante de leur trésorerie (+28,6 % ou +200 Md€). In fine, la hausse de la dette nette est donc relativement modeste : +0,8 % ou +17 Md€, contre +51,5 Md€ en 2019 (Banque de France, 2021). Dit autrement, d’un point de vue agrégé, à fin 2020, l’impact de la crise sur la dette nette des SNF est relativement limité. Ce constat ne porte que sur les dettes financières, c’est-à-dire hors prise en compte des reports de charge fiscales et sociales.

Un modèle de microsimulation pour évaluer l’impact de la crise sanitaire Mais les tendances décrites par les approches macroéconomiques peuvent masquer des situations individuelles très diverses : parfois plus dégradées, ou au contraire meilleures que ne le laisserait penser la photo d’ensemble. C’est pourquoi l’Insee et la Banque de France ont développé un modèle de microsimulation pour évaluer, entreprise par entreprise, l’impact de la crise sanitaire sur la situation financière de plus de 645 000 entreprises en France en 2020 ( Bureau et al. , 2021a).
L’objectif de ces travaux est d’aller au-delà du diagnostic macroéconomique agrégé et d’analyser la dispersion de cet impact entre entreprises, en mettant notamment l’accent sur les effets des mesures de soutien gouvernementales. Nous mobilisons pour cela un jeu particulièrement riche de données individuelles d’entreprises (déclarations mensuelles de TVA 2020, recours à l’activité partielle en 2020, reports de cotisations sociales en 2020, comptes des entreprises en 2018, cotation Banque de France à la veille de la crise).
L’indicateur principal utilisé dans l’analyse est le « choc de trésorerie » (avant ou après mesures de soutien). Il correspond au flux de liquidités généré par l’exploitation, après prise en compte des investissements, des dividendes et après paiement des charges d’intérêts, mais avant toute augmentation de l’endettement. À fonds propres constants et hors cession d’actifs, ce choc de trésorerie « avant financement » correspond donc à une variation de la dette financière nette. Il ne doit pas être confondu avec la variation effective de trésorerie : un choc négatif de trésorerie ne se traduira pas par une baisse effective de la trésorerie s’il s’accompagne d’une hausse au moins équivalente de la dette financière brute. De fait, une première analyse d’un peu plus de 200 000 bilans déjà reçus par la Banque de France montre que seulement le quart des entreprises ont connu une diminution de leur encours de trésorerie en 2020 ( Doucenet et al., 2021 ; Lemaire et al. 2021).

ENCADRÉ – Les entreprises qui présentent une variation négative de trésorerie à la fin de l’année 2020 peuvent mobiliser trois principaux leviers pour combler ce déficit : (i) puiser dans leur trésorerie disponible en début d’exercice (disponibilités monétaires et valeurs mobilières de placement), (ii) mobiliser des sources de financement externes (crédit bancaire, dette obligataire, ou émission de nouveaux fonds propres,…), voire (iii) céder certains actifs. Si l’on ignore les éventuelles émissions de fonds propres et les cessions d’actif, la variation de trésorerie (avant financement) donne une mesure précise de l’évolution de la dette nette des entreprises à la fin de l’exercice 2020. En effet, que ce choc de trésorerie conduise à une variation de la trésorerie disponible à l’actif ou à une variation de l’encours de dettes financières brutes (ou, le plus probablement, à une combinaison des deux), l’effet est le même sur l’évolution de la dette financière nette de chaque entreprise.

Les chocs de trésorerie subis par les sociétés non financières sont très hétérogènes

La quasi-stabilité de la dette nette enregistrée au niveau agrégé recouvre de fortes disparités au niveau individuel. Dans nos simulations, les entreprises subissant un choc négatif de trésorerie voient leur dette nette augmenter au total d’environ 200 Md€, alors que celles avec un choc positif voient leur dette nette totale diminuer à peu près du même montant.

L’hétérogénéité des chocs de trésorerie est particulièrement marquée entre secteurs (avant et après mesures de soutien public) mais également au sein de chaque secteur. Par exemple, même au sein de l’Hébergement-restauration, qui est le secteur le plus affecté par la crise, près de 20 % des SNF enregistrent une augmentation de leur trésorerie en 2020 après soutien (graphique 1).

Graphique 1 – Part des entreprises de chaque secteur avec un choc de trésorerie positif ou négatif à fin 2020.

Notes : voir graphique 2. Pour chaque secteur, la barre supérieure (resp. inférieure) correspond aux résultats avant (resp. après) mesures de soutien. Source : Bureau et al. (2021a)

La taille de l’entreprise apparaît en revanche être un déterminant secondaire de l’occurrence d’un choc de trésorerie négatif. Cependant, si l’on raisonne en termes de montants, les entreprises de taille intermédiaires (ETI) et les grandes entreprises – qui représentent 1,5 % des entreprises de notre échantillon mais près de 60 % des effectifs salariés – supportent (après soutien) la majorité de la hausse totale de dette nette des SNF à fin 2020.

La part non négligeable des entreprises subissant un choc positif de trésorerie dans chaque secteur renvoie notamment à la capacité qu’ont eue certaines entreprises à s’adapter, par exemple en ayant recours à la vente à distance et en développant leur présence en ligne. Ainsi, à secteur donné, le profil (plus ou moins déprimé) de l’activité des entreprises en 2020 est fortement corrélé à l’adaptation organisationnelle ( Bureau et al. , 2021b). Ces constats peuvent éclairer la conduite des politiques publi -ques : le secteur ne peut être le seul critère pour la définition des politiques de sortie de crise.

L’occurrence et l’intensité des chocs de trésorerie négatifs à fin 2020 sont par ailleurs corrélées au risque de crédit de l’entreprise avant crise (mesuré par la cotation Banque de France) : les moins bonnes cotes subissent non seulement plus de chocs négatifs de trésorerie, mais également davantage de chocs de « forte » ampleur (supérieurs à 1 mois de chiffre d’affaires).

Les mesures de soutien réduisent les chocs de trésorerie négatifs… mais sans retour à la normale.


En 2018, la répartition des entreprises entre chocs négatifs et chocs positifs est parfaitement équilibrée (50 % vs 50 %), ce qui reflète la vie « normale » des entreprises : la dette financière nette augmente ou diminue, au gré du développement de l’activité, des acquisitions ou des cessions d’actifs, sans que cela ne préjuge nécessairement de leur situation financière. La crise déforme cette distribution (graphique 2).

Graphique 2 – Part des entreprises avec choc de trésorerie positif ou négatif en 2020.

On obtient ainsi 60 % de chocs négatifs et 40 % de chocs positifs avant soutien et avant ajustement des dépenses d’investissement et du versement des dividendes. Cet ajustement du comportement des entreprises n’est toutefois pas suffisant pour absorber le choc à lui seul. Après recours à de nécessaires mesures de soutien, la proportion d’entreprises ayant un choc positif de trésorerie n’est cette fois plus très différente d’une année normale (53 % en 2020 vs 50 % en 2018).

La dispersion de ces chocs est cependant plus importante : tandis qu’en 2018 13 % d’entreprises connaissent une « forte » augmentation de leur dette nette (supérieure à 1 mois de chiffre d’affaires), ce chiffre atteint 21 % en 2020. À l’opposé, alors que seulement 10 % des entreprises voient leur dette nette se réduire de façon relativement « forte » en 2018, près d’une entreprise sur quatre se trouve dans cette situation à fin 2020.


La déformation des extrémités de la distribution est encore plus marquée si l’on se concentre sur les entreprises les plus fragiles à la veille de la crise (notation de crédit Banque de France 4 à P) : la part de ces entreprises connaissant une hausse de dette nette atteint ainsi 28 % à fin 2020 contre 15 % en 2018, ce qui suggère une fragilisation accrue d’entreprises déjà vulnérables. Toutefois, les entreprises les plus solides (cotations Banque de France 3++ à 4+), qui ne représentent que 10 % des firmes de l’échantillon d’étude, supportent près de 50 % du total des chocs de trésorerie négatifs à fin 2020. Ce dernier point provient du fait que les entreprises les mieux cotées sont en moyenne de plus grande taille que les autres.

Notons enfin que, s’il apparaît que les entreprises particulièrement fragiles avant la crise ont bénéficié du soutien public durant l’année 2020, on ne peut pas dire au regard de nos résultats que celles-ci ont davantage bénéficié des mesures de soutien que les autres entreprises.

Notes : % d’entreprises, pondéré par l’emploi, avec une baisse (resp. une hausse) de trésorerie forte (> à 30 jours de CA) ou modérée (< 30 j CA) en 2020. Chocs à financement constant par rapport à l’année précédente. « Sans ajustement » : on écarte ponctuellement l’hypothèse d’ajustement à la baisse des investissements et dividendes. « AP » : activité partielle, « FS » : fonds de solidarité. Source : Bureau et al. (2021a)

L’ESSENTIEL • Le choc subi par l’économie française en 2020 a engendré une hausse très marquée de la dette brute des sociétés non financières (SNF) : +217 Md€. En contrepartie, leur trésorerie a gagné 200 Md€. Fin 2020, l’impact de la crise sur la dette nette des SNF est ainsi relativement limité en moyenne.

• Cette vision macroéconomique ne reflète pas les fortes dispersions individuelles. Nous les retraçons grâce à un jeu de données particulièrement riche. • Les chocs de trésorerie sont très hétérogènes entre secteurs mais aussi au sein de chaque secteur. Par exemple, dans l’hébergement-restauration, près de 20 % des SNF ont connu un choc de trésorerie positif en 2020, après soutien.

• La taille de l’entreprise détermine moins que le secteur l’occurrence d’un choc de trésorerie négatif. • Les mesures de soutien ont permis que la proportion d’entreprises ayant un choc positif de trésorerie soit proche de la normale (53 % vs. 50 %). Mais les « fortes » augmentations ou diminutions de trésorerie sont plus fréquentes que lors d’une année sans crise.

Source Blog de l’Insee, Insee : https://blog.insee.fr/crise-sanitaire-des-chocs-de-tresorerie-tresheterogenes/

Economie·Nos synthèses par domaines.·Revue de Presse·Technétronique

Les Gafam : ces compagnies peuvent nous imposer n’importe quoi.

L’omniprésence et l’omniscience des Gafam les rendent de plus en plus incontrôlables, s’inquiète l’ancien directeur du renseignement de la DGSE, qui faut aussi haut responsable de l’intelligence économique à Matignon.

Volet N°2 – Propos recueillis par Antoine Colonna.

M. Alain Juillet

Avec des budgets supérieurs à ceux de nombreux pays, une certaine idéologie commune, des monnaies cryptées en préparation, les Gafam sont désormais de taille à se mesurer aux États. Faut-il s’en inquiéter ?

C’est un problème majeur. Jamais dans l’histoire du monde, nous n’avons et affaire à des sociétés aussi puissantes. Elles sont effectivement plus riches que la plupart des États. Elles ont donc un pouvoir interne considérable aux États-Unis, sans compter leur aspect global qui dépasse les frontières. Le fait qu’elles se proposent désormais de créer des monnaies numériques, que certaines d’entre elles envisagent de faire des passeports monte qu’elles une puissance intrinsèque considérable et des capacités de contrôle et d’intervention au niveau mondial. Elles décident désormais, avec le cas de Trump, de savoir si un président élu peut ou non s’exprimer sur leurs réseaux. A l’évidence, elles peuvent désormais poser des problèmes à des états, si tel est leur bon plaisir. Si elles décidaient de faire de la sorte en France, elles y perdraient un peu, mais nous beaucoup plus.

Ce sentiment de toute-puissance implique que les dirigeants de ces compagnies sont de moins en moins enclins à se soumettre aux lois des pays dans lesquels ils opèrent. Ils ont montré récemment, avec le cas irlandais, comment ils essayaient de contourner les législations fiscales européennes. Ainsi ils bénéficient des avantages du marché commun, mais pas de ses inconvénients. Dans leur bataille face à la Commission européenne, ils ont missionné une armée d’avocats, mais aussi des lobbyistes redoutables pour faire modifier les textes.

Vous avez parlé des passeports, il y a aussi le cas des données médicales ?

Oui, Bezos, Zuckerberg et Gates sont très intéressés par cela. Bill Gates, qui finance d’une main l’OMS, rachète partout où c’est possible les fichiers médicaux des malades. Cela a un but. Il s’agit d’un véritable outil de contrôle des populations par la santé.

On reste pour autant dans des approches « douces », mais que penser si les idéologies totalitaires du XXe siècle avaient pu disposer de pareils outils ?

C’est vrai, les Gafam sont d’ailleurs porteurs d’une idéologie, celle du transhumanisme. Ils réfléchissent à « l’homme augmenté ». Un homme connecté avec une très longue espérance de vie. Il y a un coté prométhéen. Sans contrôle, leur pouvoir ne fera que grandir et ils seront en mesure d’imposer n’importe quoi à l’humanité entière. Ma crainte est que les Gafam soient un substitut des régimes totalitaires sous une autre forme.

Savez-vous si notre gouvernement partage cette crainte et s’il possède une stratégie à cet égard ?

Je crains que non. Je vois l’action courageuse de Bruno Lemaire qui exige que les taxes soient dûment payées, mais il se rend bien compte que même en essayant tout ce qui lui est possible, il a le plus grand mal à y arriver.

J’espère que notre classe politique ne va pas se laisser aveugler par l’amour du progrès. Évidemment, d’un coté, les Gafam vous vendent une amélioration de la vie quotidienne. Tout est censé être plus facile. Mais rien n’est gratuit. Quand Bill Gates arrive dans un pays pauvre et ouvre le chéquier, la classe politique se laisse prendre. Mais à quel prix sur le moyen terme ?

La France en quelques décennies a accumulé un certain retard technologique. Pourrait-elle, en se faisant le champion des libertés en ligne, de la confidentialité, reprendre l’avantage dans une prise de judo philosophique en mettant sur le marché ses propres solutions technologiques ? Pouvons-nous réconcilier démocratie et technologies ?

Les Français, les Européens, face à la montée des Gafam, des BATX, leur équivalent chinois, auraient tout à fait intérêt à le faire. Nous sommes au milieu et risquons fort d’être pris en tenaille par ces géants. Par ailleurs, aller vers l’un ou l’autre signifie devenir son esclave. La seule solution est effectivement de créer des sociétés européennes du même genre. Il faudrait également donner une priorité à ces solutions sur le continent. Mais évidemment, cela n’arrivera pas, puisque notre mode de pensée dominant impose une libre concurrence quoiqu’il en coûte. Cela nous tue, mais on refuse de le voir. Pourtant l’Europe est la grande perdante de cette séquence. Par ailleurs, il y a aussi dans nos pays de très puissants relais des États-Unis ou de la Chine, qui se chargent d’empêcher la mise en place d’une politique commune. C’est donc bloqué au niveau européen et au niveau français nous sommes trop petits.

Et pourtant si l’on prend l’exemple des Russes, dont le PIB est proche de celui de l’Italie, ils ont réussi avec Yandex à faire un Google russe…

Oui, mais leur population est trois fois plus importante. Nous aurions pu avec l’Allemagne, nous en aurions les moyens financiers. Mais Berlin a des intérêts financiers très différents des nôtres. D’autre part, notre dette nous empêche d’aller plus loin.

Apple Dublin : nouveau paradis fiscal ?

La Pologne est en train de faire passer une loi contre la censure des Gafam..

Oui, c’est très intéressant, mais c’est très particulier, tant, on le sait, la Pologne est proche des Américains. Lorsqu’elle attaque les Gafam, il y a une tolérance de fait de cette proximité. Mais c’est un point à observer de près. C’est une politique courageuse de la part de Varsovie.

Vous évoquiez la censure contre Trump, croyez-vous que de tels scénarios puissent toucher la France ?

Oui, bien sûr, c’est de plus en plus le cas. On peut tout à fait imaginer que les candidats qui déplaisent, Le Rassemblement national par exemple, pourraient se voir censurés. Est-ce acceptable ? C’est le meilleur moyen de tuer la démocratie. On assiste à une ingérence qui permet de se substituer aux décisions d’un juge, seul à pouvoir le droit. On doit bien sûr priver de parole les gens qui enfreignent les lois. C’est normal pour un pays normal. Mais nous sommes engagés dans un processsus bien différent avec la Loi Avia. J’étais parmi ceux qui ont souligné à l’époque qu’il était dangereux d’assoc ier une société privée à un travail de censure qui relève du droit. Comment peut-on les laisser juger ce qui est permis et interdit ? On leur a donné ici un pouvoir exorbitant… Ils ont déjà trop de pouvoir, inutile de leur en donner plus.

Le Spectacle du Monde – Trimestriel N°4 – Printemps 2021.

Actualités & News·Economie·Nos synthèses par domaines.·Revue de Presse

Les longs tentacules secrets des GAFAM.

Il manquait une pièce au puzzle pour que les prophéties de 1984 de George Orwell prennent un peu forme. Le constat est désormais accablant. Les Gafam ont réussi à accumuler en une décennie, à l’exception de la composante militaire, un pouvoir qu’aucun empire n’a sans doute jamais atteint. Ils commencent, par la censure qu’ils exercent désormais, à montrer qu’ils sont entrés dans la sphère politique. Où s’arrêtera cette aventure . Est-il encore possible d’y mettre bon ordre par le respect du droit et des droits ? Autant de question auxquelles répondent ici le politologue François Bernard Huyghe, l’ancien directeur du renseignement de la DGSE Alain Juillet, ou encore les créateurs du logiciel français Olvid. Un dossier complété par l’expérience israélienne, qui démontre que l’on peut préserver sa souveraineté sans tourner le dos aux technologies, qui comme l’argent, ne doivent pas être un maître, mais un outil.

I. LES GAFAM, quel pouvoir ? (Volet N°1 de notre série).

Il n’aura fallu qu’une petite décennie pour que les Gafam deviennent tellement dominants qu’ils ont perdu leur aura de « fournisseurs de liberté » pour devenir un sujet d’inquiétude pour nos libertés fondamentales. – Par François-Bernard Huyghe.

Il y a dix ans, Google, Amazon, Facebook et Apple (l’usage a ajouté Microsoft pour former l’acronyme Gafam) jouissaient d’une image unique : non seulement il représentaient l’innovation, l’ouverture, l’épanouissement de l’intelligence collective sans frontière, la civilisation de l’information…, mais réputés spontanément démocratiques, ils étaient crédités de la chute de dictatures lors du printemps arabe. Et en 2010, quand Google menaçait Pékin – qui obligeait à censurer les recherches en chinois sur son territoire – de se retirer (une multinationale censurant une superpuissance !), Hillary Clinton applaudissait et des internautes déposaient des bouquets de fleurs devant le siège de la société. Aujourd’hui, même sur Google, les articles fleurissent sur les Gafam maîtres du monde, ennemis de la démocratie ou nouveaux dictateurs, même si ce n’est pas l’opinion dominante.

Le code informatique est la nouvelle loi.

Ce qui s’est passé pendant cette décennie défie l’inventaire ; outre la dimension technologique évidente, ce fut la combinaison de plusieurs facteurs.

Économiques : dans la mesure où la capitalisation boursière des Gafam (estimée à 8.000 milliards de dollars) est supérieure à l’ensemble du CAC 40 et a fortiori au PIB de la France (sans oublier que la pandémie les a incroyablement enrichis) ; tout se passe comme s’il n’y avait vraiment de place que pour un seul dominant numérique ou deux sur chaque segment de marché (la distribution, le traitement de texte, la navigation, la messagerie…) et comme s’il n’y avait pas de limite à leur expansion… Ni à sa capacité à s’imposer dans tout domaine émergent, comme l’intelligence artificielle ou les objets connectés.

Géopolitiques : voir la montée n force de la Chine dans le cyberespace, innovante et formidablement protégée par sa « grande muraille numérique », mais aussi les rapports de tension entre Washington et des sociétés qui sont, après tout, américaines.

Politiques : on l’a vu u moment des retraits des comptes de Trump (accompagnés de milliers d’autres censures de comptes « extrémistes »; cette décision suivait une longue période où les réseaux sociaux avaient été dénoncés comme l’écosystème des « fake news », où se confirmaient entre elles les opinions antisystème, comme les discours de haine.. Voire où sévissaient ceux qui avaient fait perdre Hillary Clinton en 2016, en favorisant une ingérence russe. Dans tous les cas, plutôt que les vieux médias « manufactures du consentement » de haut en bas, les réseaux sociaux apparaissent comme le vecteur qui suggère, dirige, confirme ou divise l’opinion, tout en permettant à chacun de devenir émetteur à son tour. Situation si inédite qu’il est si tentant de leur attribuer tout ce qui dysfonctionne dans le cerveau de nos contemporains (la désinformation ou les mauvaises croyances des foules) , et dans le même mouvement, de se tourner vers eux pour nous guérir de ces mauvaises pensées.

Juridiques : avec nombre de procès, actions ou projets de lois destinés à réguler le contrôle des données, les ententes ou les discours de haine sur Internet. Mais comment imposer l’autorité judiciaire, dans un monde où, selon la formule célèbre, « code is law », le code (au sens informatique) est la loi ?

Idéologiques : les discours des dirigeants des Gafam, outre quelques utopies tranhumanistes, tournent autour de l’idée d’échapper aux contraintes et aux frontières des états souverains, par l’extraterritorialité, demain en battant monnaie…Sans compter que pour des raisons évidentes – formations, appartenance de classe, circulation des élites (ou des gourous et lobbyistes) entre la Silicon Valley et Washington – , ce qui relève des Gafam semble spontanément hostile à toute forme de conservatisme ou de populisme.

Culturelles : c’est notre dépendance « cérébrale » quotidienne aux réseaux sociaux pour travailler, établir des liens humains, faire des transactions ou occuper nos yeux plusieurs heures par jour. Que nous voulions nous adresser à nos pairs (réseaux sociaux, messageries) « horizontalement » ou traiter verticalement une information rare et utile (navigateurs, centres de données), nous allons spontanément vers les mêmes vecteurs.

Citoyennes : en sens inverse, surtout après les incroyables révélations d’E. Snowden sur la surveillance numérique planétaire, certains sont tentés d’échapper aux « Little Sisters » (les « petites soeurs » de la Silicon Valley qui remplacent Big Brother). Un exemple : des millions d’internautes (dont l’auteur) migrent de l’application de discussion en ligne WhatsApp (qui va partager de nombreuses données personnelles avec la maison mère Facebook) vers des applications équivalents mais sécurisées, comme Télégram ou Signal.

Que les Gafam jouissent d’un pouvoir immense et inédit, nul n’en doute, mais c’est sa nature même qui déroute. Tout pouvoir a un double aspect. Négativement, il permet de résister à une autorité, une contrainte ou une limitation, bref il permet d’être moins soumis à un pouvoir supérieur. Au sens positif, il est une capacité de faire ou de faire faire aux hommes, a fortiori quand il s’agit de faire des choses jusque-là impossibles ou inédites.

Les opinions et comportements admissibles sont censurés par les « Conditions Générales d’Utilisation ».

Ce qui devrait limiter le pouvoir des grands du Net est d’abord la souveraineté (du moins en Occident, la Chine pratiquant une coopération parti/capital/technologie très spécifique). Or l’échelle, le caractère transfrontalier de l’empire Gafam ou la nature (numérique) de la ressource qui fonde sa puissance limitent les tentatives de régulation. Les Gafam peuvent payer leurs impôts où ils veulent, émettre une monnaie, faire passer des pans entiers des opinions et comportements admissibles sous l’autorité des conditions générales d’utilisation. Même s’il y a des manipulations qu’ils n’approuvent certes pas mais qui prospèrent grâce aux hackers, aux trolls et autres désinformateurs, et qui sapent la croyance en une vérité commune, fondement de tout débat politique.

Les Gafam ne sont en principe que des acteurs économiques ; pourtant ils ne souffrent guère de la concurrence chère à l’économie libérale. Une des raisons est que, à un certain degré de gigantisme, non seulement on peut s’offrir les meilleures techniques, les meilleurs lobbyistes, les meilleures conditions…, mais on peut aussi racheter à quelques milliards de dollars les jeunes sociétés qui pourraient vous concurrencer demain. Ou s’entendre. Un exemple du jour : Facebook se serait engagé à dépenser 500 millions de dollars par an pour des enchères publicitaires avec Google, révèle le New York Times, accord dit « Jedi Blue ». A une certaine échelle, si l’on vend de l’immatériel (des données), il est plus facile de se jouer des frontières, notamment fiscales.

Des intérêts convergents ?

Il n’est pas possible de raisonner en termes classiques de résistance de l’opinion.

Paradoxalement, les Gafam bénéficient d’une rente de situation ou d’une force d’inertie : quand un citoyen est sur un réseau de plus de 2 milliards de membres (où sont ses amis) ou utilise un service qui a besoin de milliards de données pour être efficace, il lui faut une motivation forte pour aller ailleurs. Et la loi dit de Metcalfe pose que l’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs. Même chose pour le matériel informatique : une fois choisi un environnement…

Même si le pouvoir des Gafam suscite des critiques féroces et si leur démantèlement figure dans des programmes politiques.., il n’est pas possible de raisonner en termes classiques de résistance de l’opinion. Celle-ci se traduit traditionnellement par le refus de croire en une légitimité et de se plier à une autorité. Or les Gafam ne nous demandent pas d’acquiescer à des affirmations ni d’obéir à des ordres (souvent, ni même de payer…). Leur influence repose sur un rapport nouveau avec notre intimité. Ils décident de ce qui atteindra notre cerveau – notamment par un algorithme qui « sait » ce qui correspond à notre personnalité ou via une communauté numérique choisie qui nous confirme souvent nos préjugés et où nous sommes entrés par les appareils et applications fournis par les Gafam. Toutes les demandes que nous adressons aux algorithmes les renseignent sur nos attentes et nos désirs, et la présomption de ce qui peut le mieux nous satisfaire. Nous nous piégeons en quelque sorte nous-mêmes en nous enfonçant dans ce qui devient un environnement, certes initialement consenti et pouvant être abandonné à chaque seconde, mais qui nous formate.

Ces systèmes contrôlent et calculent d’incroyables flux de valeur et d’information, mais aussi des contenus et des codes qui hiérarchisent, choisissent ou éliminent ; ils nous disent autant à quoi penser que comment penser (y compris par groupes d’affinité et comme nos pairs).

Bien entendu, les « anciens » pouvoirs ne sont pas inertes. Ainsi des états américains entent de recourir à la vieille législation antitrust. Ou le projet de deux directives de la Commission européenne, l’une pour rétablir les lois de la concurrence, l’autre sur les contenus (Digital Market Act et Digital Services Act), mais qui risquent de ne passer qu’en 2022…A moins que finalement, la plus grande menace contre le pouvoir des Gafam ne soit l’expansion d’un autre pouvoir numérique, lié sans complexe à une souveraineté politique, celui des BATX chinois, (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, auxquels il faudra bientôt rajouter Huawei). Un pouvoir symétrique qui réussirait là où ont échoué les autorités hiérarchiques ?

Paru dans Le Spectacle du Monde – Trimestriel N°4 – Printemps 2021.

Revue de Presse·Société

Ce n’est que du faux-semblant: comment faire face à un théoricien du complot

Illustration by James Melaugh

Au fur et à mesure que la pandémie a pris racine, les diffuseurs de désinformation ont également pris de l’ampleur. Voici cinq façons de repérer les trous dans leur logique par David Robson

Sauf si vous avez fait une retraite silencieuse au cours de la dernière année, vous aurez presque certainement entendu les rumeurs – que la pandémie est un canular élaboré, ou que le virus a été créé comme une arme chinoise, ou que des élites dangereuses tentent de tuer hors des personnes âgées et d’établir un nouvel ordre mondial, ou que les symptômes sont causés par la 5G.

Il est déjà assez troublant de voir ces idées sur les réseaux sociaux. Mais lorsque vous les entendez de votre famille, de vos amis ou d’une simple connaissance, il est encore plus difficile de savoir comment y répondre. Vous allez avoir du mal à convaincre les croyants les plus engagés, bien sûr, mais qu’en est-il des gens qui ne font que flirter avec les idées?

Ces conversations difficiles ne feront qu’augmenter maintenant qu’un nouveau vaccin se profile à l’horizon. Certaines niches d’Internet regorgent déjà de la théorie « plandémique », qui allègue que la propagation du virus a été conçue pour générer beaucoup d’argent pour les sociétés pharmaceutiques et le philanthrope Bill Gates (dont l’organisation caritative finance de nombreux efforts). L’idée a été démystifiée à de nombreuses reprises, alors qu’il existe de bonnes preuves que les théoriciens du complot comme David Icke récoltent eux-mêmes d’énormes bénéfices en diffusant de la désinformation. Le danger, bien sûr, est que leurs idées découragent les gens de se faire vacciner, les laissant vulnérables à la maladie réelle.

Étant donné que de nombreuses théories du complot découlent de sentiments d’incertitude et de peur, un débat en colère ne fera que cimenter les idées et le ridicule ouvert est encore moins constructif (voir le panneau ci-dessous). Au lieu de cela, la recherche montre que vous devriez essayer de vous concentrer sur les dispositifs rhétoriques et les astuces de persuasion qui ont été utilisés pour propager les idées en premier lieu. «Les gens semblent réceptifs à ce que vous exposiez les façons dont ils ont pu être manipulés», explique le Dr Sander van der Linden de l’Université de Cambridge, qui a été le pionnier de la recherche sur la propagation de la désinformation et les moyens de l’arrêter.

Heureusement, les représentants de ces théories du complot utilisent souvent les mêmes dispositifs rhétoriques, et une familiarité avec ces arguments vous aidera à articuler poliment le raisonnement erroné derrière de nombreuses formes différentes de désinformation. Poursuivez votre lecture pour découvrir les cinq erreurs les plus courantes préférées des théoriciens du complot et les meilleures façons de réagir.

1. Chasser un dragon invisible
Dans une expérience de pensée mémorable, l’astrophysicien et écrivain Carl Sagan a décrit avoir emmené un visiteur voir un dragon cracheur de feu dans son garage. En entrant, le visiteur a été surpris de trouver un espace vide – mais Sagan a répondu qu’il avait simplement oublié de mentionner que le dragon était invisible. Le visiteur décide alors de jeter un sac de farine sur le sol pour en tracer le contour – seulement pour découvrir qu’il ne sera d’aucune utilité car le dragon plane sur le sol. Lorsque le visiteur suggère d’utiliser une caméra infrarouge, on lui dit que les flammes du dragon sont sans chaleur. Il n’y a aucun moyen, en d’autres termes, de prouver ou de falsifier son existence.

Ce type d’argument est connu sous le nom de plaidoirie spéciale ; vous déplacez essentiellement les poteaux d’objectif chaque fois que quelqu’un demande des preuves pour prouver votre point – une tactique qui est couramment utilisée dans de nombreuses théories du complot.

Avec les résultats scientifiques, il est courant que de nouvelles découvertes soient présentées à d’autres chercheurs pour examiner les méthodes et les résultats avant qu’ils ne soient présentés dans une revue comme NatureThe Lancet, etc. – un processus connu sous le nom de peer review. Mais si, par exemple, vous demandiez pourquoi il n’y a pas de recherche crédible prouvant les dangers des vaccins, le lien entre les réseaux 5G et les symptômes de Covid-19 chez l’homme , on vous dira peut-être qu’il y a un effort concerté pour empêcher de telles preuves. étant libéré. En effet, l’absence de preuves fiables est elle-même considérée comme une preuve de ce complot. Le fait que les principales institutions scientifiques du monde entier soutiennent le point de vue «grand public» montre seulement à quel point la dissimulation a été bonne.

Comme le dragon invisible, sans chaleur et incorporel de Carl Sagan, cette plaidoirie spéciale signifie que cette désinformation ne peut jamais être falsifiée aux yeux du théoricien du complot. Si vous êtes confronté à ce type de raisonnement, vous pourriez vous interroger sur la probabilité d’organiser une conspiration aussi répandue dans tant d’organisations dans tant de pays sans laisser de traces. Beaucoup de gens, après tout, pourraient bénéficier de la révélation de l’intrigue – si elle était étayée par de bonnes preuves. (Pour un journal ou un journal, ce serait le plus gros scoop depuis Watergate – un journal d’investigation qui change vraiment le monde.) Il pourrait également valoir la peine de demander quel type de preuve conduirait votre connaissance à changer d’avis – une simple invite qui pourrait aider à souligner le fait que la théorie est essentiellement infalsifiable.

2. Fausse autorité

S’ils ne peuvent présenter aucune preuve scientifique solide, les théoriciens du complot peuvent nommer des témoins impressionnants qui appuient apparemment leur vision du monde.

Une recherche rapide sur Google révélera que bon nombre de ces noms (ou leurs prétendus identifiants) sont complètement faux. Alternativement, la tête parlante peut être une personne réelle avec une certaine expertise, mais pas dans le domaine pertinent – pourtant leurs opinions sont décrites comme faisant autorité. Un théoricien du complot peut être en mesure de trouver un médecin généraliste ou un chirurgien, par exemple, qui est prêt à faire valoir que le virus est un canular pour quelques minutes de notoriété. Mais il vaut la peine de se demander si ce chiffre voyou est aussi crédible que les milliers de virologues qualifiés qui ont étudié sa structure ou les épidémiologistes examinant sa propagation.

Vous pouvez voir des articles de Vernon Coleman, par exemple. En tant qu’ancien médecin généraliste, il semblerait avoir des références, mais il a toujours soutenu des idées pseudo-scientifiques , y compris la désinformation sur les causes du sida. David Icke, quant à lui, a hébergé des vidéos de Barrie Trower , un expert présumé de la 5G qui est, en réalité, un enseignant du secondaire. Et Piers Corbyn cite des rapports du Center for Research on Globalization, qui semblent impressionnants mais ont été fondés par un théoricien du complot du 11 septembre .

Les théoriciens du complot ont tendance à prendre un grain de vérité, puis à jeter un autre récit autour de lui – Dr Sander van der Linden

Enfin, certains théoriciens du complot exagèrent considérablement les débats entre experts eux-mêmes. Tous les épidémiologistes ne seront pas d’accord sur les meilleures mesures pour réduire la propagation du virus, mais ce désaccord ne devrait pas être utilisé pour justifier l’idée que toute la pandémie a été conçue par le gouvernement à une fin néfaste.

Prenons la prétendue déclaration de Great Barrington, un document en ligne qui soutient que nous devrions viser l’immunité collective, tout en protégeant les personnes vulnérables de l’infection. Les auteurs de l’original sont trois scientifiques, mais la déclaration était accompagnée d’une pétition qui ne vérifiait pas les informations d’identification des signataires, dont beaucoup utilisaient de faux noms ou étaient de vraies personnes sans expertise dans ce domaine. En réalité, le document représente une vue marginale , qui n’est pas étayée par la plupart des recherches épidémiologiques, et des milliers d’autres chercheurs ont rejeté le principe de base de leur argument selon lequel l’immunité collective est réalisable. Sans vaccin. La déclaration ne révèle certainement pas une dissidence répandue parmi les vrais experts, mais elle est souvent citée par des théoriciens du complot professionnel tels que David Icke et des «sceptiques du verrouillage» tels que Toby Young et Allison Pearson.

L’industrie du tabac a utilisé ces tactiques avec beaucoup d’effet dans les années 1970, avec des publicités qui citaient de faux experts et des scientifiques voyous qui remettaient en question les méfaits du tabagisme.

«C’est une forme vraiment convaincante de désinformation», déclare le professeur John Cook , un expert en «déni de la science» à l’Université George Mason. Heureusement, il a découvert qu’éduquer les gens sur l’histoire de cette tactique trompeuse commune peut rendre les gens plus sceptiques à l’égard d’autres faux experts à un stade ultérieur.

3. Coïncidence ou opérations secrètes?

En septembre de cette année, l’ancienne candidate républicaine au Congrès DeAnna Lorraine a eu une épiphanie effrayante. «Je trouve très intéressant comment l’émission The Masked Singer a frappé l’Amérique en janvier 2019, un peu plus d’un an avant de commencer à nous forcer tous à nous masquer. C’est presque comme s’ils commençaient à conditionner le public à ce que les masques soient «normaux» et «cool» », a-t-elle écrit sur Twitter . «Les médias sont démoniaques.»

La plupart des gens ont eu le bon sens de rejeter la théorie de Lorraine, mais cette tendance à revendiquer une sorte de lien causal à partir d’une coïncidence aléatoire a donné naissance à de nombreuses autres idées non fondées. «Les théoriciens du complot ont tendance à prendre un grain de vérité, puis à en faire un autre récit», explique Van der Linden.

Le fait que la 5G soit arrivée à peu près au même moment que le coronavirus, par exemple, ne prouve pas que ses ondes électromagnétiques aient causé la maladie. Comme le souligne Cook, le personnage Baby Yoda est également arrivé à la fin de 2019 – mais qui affirmerait qu’il avait causé une maladie généralisée?

Le problème de la sur-lecture des coïncidences pourrait expliquer pourquoi de nombreuses personnes croient encore que le vaccin ROR peut conduire à l’autisme. Nous savons maintenant que l’article original d’Andrew Wakefield proposant le lien était frauduleux et basé sur des données fabriquées. Le problème est que les signes typiques de l’autisme deviennent souvent plus apparents au cours de la deuxième année d’un enfant, à peu près au moment où il reçoit le vaccin. Ce n’est qu’une coïncidence, mais certaines personnes pensent que cela offre des preuves pour la théorie – malgré le fait que de grandes études ont montré à plusieurs reprises que l’ autisme n’est pas plus fréquent chez les enfants vaccinés que chez les enfants non vaccinés.

De même, vous pouvez recevoir des rapports de Bill Gates discutant de la possibilité d’une pandémie mondiale bien avant 2020 – que certains, comme Piers Corbyn, ont pris comme preuve de la théorie de la «plandémie». En réalité, le risque qu’une nouvelle maladie entre en circulation est une préoccupation sérieuse depuis de nombreuses années , et de nombreuses organisations, pas seulement les organismes de bienfaisance de Gates, se préparaient à cette éventualité. Dans ce cas, vous pouvez tout aussi bien désigner le film Contagion de 2011 et affirmer que le réalisateur Steven Soderbergh a tout comploté.

4. Fausse équivalence.

Lorsque vous entendez une analogie entre deux scénarios distincts, sachez que vous comparez peut-être des pommes et des oranges.

Vous avez peut-être entendu l’argument selon lequel «nous avons des milliers de morts dans des accidents de voiture chaque année – mais nous ne fermons pas le pays pour les empêcher». 

Le problème, bien sûr, est que les accidents de voiture ne sont pas contagieux, contrairement à un virus, ce qui signifie que le nombre de personnes infectées peut augmenter de manière exponentielle jusqu’à submerger le service de santé. Bien qu’il puisse y avoir un débat nuancé sur les moyens les plus efficaces d’empêcher ce scénario, ces types de fausses analogies sont utilisés pour rejeter complètement la nécessité de prévenir la contagion, permettant au théoricien du complot d’attribuer une intention plus sinistre à toute nouvelle mesure.

Cook dit que c’est l’une des erreurs les plus couramment utilisées, mais c’est facile à identifier. « Regardez les différences entre les deux choses comparées, et si cette différence est importante pour les conclusions, alors c’est une fausse équivalence. »

5. Le cliché qui met fin à la pensée.

Je discutais récemment de la croissance exponentielle de la contagion avec un membre de ma propre famille. Il était sceptique. «Vous pouvez tout prouver avec des données», m’a-t-il dit. «Ce sont des mensonges, des mensonges et des statistiques.» C’est ce qu’on appelle un cliché qui met fin à la pensée, dans lequel un proverbe ou un dicton est utilisé pour terminer la discussion ultérieure d’un point sans aborder l’argument lui-même.

À ce stade, il est probablement temps de quitter la discussion pour un autre jour. Comme le souligne Van der Linden, l’important est de maintenir la possibilité d’un dialogue ouvert et continu. «Nous devons avoir des conversations répétées dans un environnement de respect mutuel.» Pour citer un autre cliché, il est parfois préférable d’accepter de ne pas être d’accord.

L’art de la pré-suasion.

Si vous voulez changer d’avis, vous devez penser à la « pré-suasion » – essentiellement, éliminer les blocages mentaux réflexifs qui pourraient les amener à rejeter vos arguments.

La première étape consiste à établir l’empathie. «Souvent, ces gens sont très inquiets à propos de quelque chose et cette question est importante pour eux», déclare la professeure Karen Douglas , psychologue qui étudie les théories du complot à l’Université du Kent. «Il ne serait pas constructif d’entrer dans la conversation de manière hostile, car cela délégitime leurs préoccupations et pourrait les aliéner encore plus.»

Douglas vous conseille de faire l’effort de comprendre les origines de leurs croyances, un point de vue que Cook tient également. «Vous voulez que quelqu’un exprime ce qu’il pense, et pourquoi il le pense, d’une manière non conflictuelle», dit-il. En décrivant les théories, ils ont peut-être déjà remarqué certaines des contradictions et des lacunes de la logique. Sinon, vous serez au moins dans une position plus informée pour entamer une discussion constructive.

Il vaut peut-être la peine de reconnaître le fait que certaines conspirations – comme le Watergate – se sont produites dans le passé, mais elles étaient étayées par des preuves incontestables plutôt que par des rumeurs et des suppositions. «Cela peut valider la vision du monde des gens», déclare Van der Linden. Et cela, dit-il, pourrait offrir une «passerelle» qui les rendra plus ouverts à vos arguments.

Vous pourriez également parler de personnes au sein du «mouvement» qui ont depuis changé d’avis. Il y a maintenant, par exemple, de nombreux rapports sur des négateurs de Covid-19 d’autrefois qui ont depuis contracté la maladie et ont renoncé à leurs anciennes croyances – et leurs expériences peuvent être plus convaincantes que vos propres opinions.

David Robson est un écrivain scientifique et auteur de The Intelligence Trap: Revolutionize Your Thinking and Make Wiser Decisions (Hodder & Stoughton 9,99 £). Pour commander un exemplaire, rendez-vous sur guardianbookshop.com . Des frais de livraison peuvent s’appliquer – Paru dans le Guardian – le 29 Novembre 2020 à 09 heures GMT.

Culture - Loisirs - Histoire·Revue de Presse·Société

Culture et industrie : ce que nous devons aux Celtes

Invention de la charrue, création de villes fortifiées, maîtrise de l’architecture du bois, art abstrait… Zoom sur l’apport des Celtes en Gaule.

Si l’on en croit le témoignage de César dans La Guerre des Gaules, dans l’antiquité, trois peuples se partageaient le territoire qu’occupe aujourd’hui la France : les Gaulois, les Belges et les Aquitains, qui étaient eux-mêmes subdivisés en une cinquantaine de tribus, Vénètes, Éduens, Ambiens, Rèmes… Depuis quarante ans, plus de 20 000 sites mis au jour dans l’Hexagone inscrivent ces populations dans un cadre bien plus vaste, celui d’une civilisation celtique qui couvrait toute une partie de l’Europe. La Gaule n’était qu’une pièce d’un ensemble marqué par sa grande cohérence et son originalité par rapport au monde méditerranéen, souligne Olivier Buchsenschutz, directeur de recherches émérite au CNRS, co-auteur avec Katherine Gruel du livre Réinventer les Celtes, paru aux éditions Hermann. Entretien.

La représentation traditionnelle de la France antique en fait un territoire peuplé de Gaulois qui deviennent Gallo-Romains. Faut-il oublier ces catégories au profit d’un ensemble plus vaste, les Celtes ?

La Gaule est une invention de César, et c’est lui qui crée ce fameux Hexagone et la division traditionnelle de l’Europe jusqu’au milieu du 20e siècle. L’archéologie montre qu’il existait une unité européenne celtique. À l’Âge du fer, les Celtes s’étendent du nord des Alpes à la Bretagne et jusqu’à la Hongrie. Ce sont plutôt des ruraux, même s’ils créent des agglomérations et des villes à deux reprises. Ils combinent élevage, culture des céréales et des légumes. Ils pratiquent une agriculture lourde, avec un certain nombre de techniques plus avancées que celles des Romains. Ils ont inventé la charrue, une moissonneuse rudimentaire et la meule rotative. Ils sont aussi à l’origine de la faux, ce qui signifie qu’ils stockent du foin, et qu’ils peuvent garder leur bétail l’hiver. En France, la photographie aérienne et les fouilles de sauvetage ont révélé quantité de fermes, qui vont de 1 à 20 ha, comme celle de Batilly-en-Gâtinais, dans le Loiret, dont les bâtiments et les cours dépassent la taille d’un village actuel.

Les Celtes qui occupaient le territoire actuel de la France présentaient-ils des spécificités qui les démarquaient des autres populations celtiques d’Europe ?

De l’Ouest de la France à l’Europe centrale, l’archéologie de l’âge du Fer trouve les mêmes vestiges. L’évolution des fortifications, des habitats, des costumes, des rituels funéraires… est d’une grande cohérence dans toute l’Europe. On est capable de distinguer dans les nécropoles des étapes de 20-25 ans. Les divisions sont plus chronologiques que régionales. Les costumes, par exemple, évoluent à chaque génération. Partout, on distingue aussi les mêmes grandes phases, celle des sites princiers du premier âge du Fer (entre les 8e et 5e siècles av. J.-C.) puis, vers les 4e-3e siècles av. J.-C., l’abandon des villes au profit de grandes fermes, l’essor d’agglomérations peuplées d’artisans et de commerçants en marge des structures familiales, paysannes et aristocratiques et enfin, vers 120, une reprise en main par la noblesse locale de ces agglomérations qui sont déplacées sur des hauteurs et fortifiées, avec la création des oppidum.(oppida).

L’oppidum de Bibracte

Peut-on identifier un legs celte en France ?

C’est plutôt une alternative qu’un legs, qui est, lui, très modeste. Ce n’est pas un hasard si on a fait des Gaulois des sauvages. Même si on ne parle plus beaucoup le grec ou le latin, nous sommes formatés par la culture gréco-romaine, on ne jure que par l’écrit, la ville et la pierre.

Or, notre héritage comporte à la fois des éléments venus du Néolithique, de l’âge du Bronze, des Celtes, des Romains et des Germains, et il est difficile de faire la distinction entre ces différentes couches. On peut identifier certaines innovations que l’on doit aux Celtes, en particulier dans le domaine de l’architecture du bois, qui est assez savante. Il est inadmissible que l’on puisse encore parler « d’architecture périssable » pour des constructions qui pouvaient durer plusieurs centaines d’années. Cette science du bois connaît des résurgences durant le haut Moyen Âge, où l’on trouve des villages entiers de maisons bâties sur des poteaux plantés, avant que ne se développent les bâtiments à pans de bois. On la retrouve aussi dans certaines traditions vernaculaires, comme les « loges » de la vallée de la Loire, des annexes en bois servant au stockage qui étaient construites par les paysans jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Figurine celte de Tchéquie.

Les Celtes ont aussi inauguré l’occupation de certains sites qui correspondent aujourd’hui à de grandes villes françaises.

Autour des années 500 avant J.-C., des villes fortifiées sont créées sur des collines dominant un carrefour naturel, entourées de riches sépultures des nobles qui les ont développées et de plaines avec des quartiers artisanaux. Depuis 10 ans, on a découvert de tels espaces artisanaux sur plusieurs centaines d’hectares, notamment dans la périphérie de Lyon et de Bourges, même si les cités fortifiées, qui sont sans doute sous les villes modernes, restent inaccessibles. Il y aurait aussi des indices de leur présence à Dijon. À Bourges, 15 ha ont été fouillés à 3 km de la cathédrale. Des unités de production de petits objets métalliques comme des fibules ont été mises au jour, liées à des unités d’habitation. Au nord de Lyon, sur plusieurs dizaines d’hectares, on a retrouvé des traces de métallurgie du fer et du bronze (outils, parures), du travail de la corne et de l’os et du tissage, dans la plaine de Vaise. Les deux sites datent du 5siècle av. J.-C.. Ils ont été abandonnés vers 400 avant J.-C. puis réoccupés à partir du 3e siècle avant notre ère.

Art abstrait celte.

Au-delà de la culture matérielle, la mentalité celte a-t-elle laissé une empreinte ?

L’héritage des Celtes, c’est aussi une échelle de valeur et une conception de l’art différentes de celles de leurs voisins méditerranéens. Quand les Gaulois se sont retrouvés devant des statues qui représentaient des hommes et des femmes à Delphes, ils ont pleuré de rire. Ils ne comprenaient pas pourquoi on imitait servilement la réalité. Ils ont créé un art original, dissymétrique, curviligne. Du 7e au 5e siècle av. J.-C., leurs représentations sont encore influencées par les objets importés de la Grèce et des colonies grecques d’Italie du Sud, comme le cratère de Vix (ndlr : un cratère en bronze retrouvé dans une tombe princière en Côte d’Or, où sont figurés des hoplites et des gorgones). Mais, assez rapidement, ils modifient les objets en bronze de prestige qu’ils importent. À Lavau par exemple, ils ont habillé d’or une céramique à figures noires. Ils ajoutent aussi des monstres sur les cruches à vin grecques.

Des thèmes importés du monde méditerranéen, comme « l’arbre de vie », qui symbolise l’axe du monde, sont tantôt traités de façon réaliste, tantôt fondus dans des motifs beaucoup plus complexes. Dans l’art celtique, le fond compte autant que le premier plan. Les vides entre les personnages ou l’animal représentés sont aussi bien traités que les pleins. Ensuite, aux 3e et 2e siècles av. J.-C., on arrive à un stade où les Celtes font exploser les modèles grecs dans les monnaies. Des mercenaires gaulois se rendent en Italie, en Grèce, en Turquie. Ils ramènent en Gaule des drachmes en or qu’ils imitent, mais en les modifiant à leur façon. Ils décomposent les chevaux, les têtes, et, à la fin de cette époque, les monnaies deviennent carrément abstraites. Il n’y a plus de sujet, mais des traits dans tous les sens. On en a beaucoup retrouvé en Allemagne et en France, notamment en Bretagne. On n’a vraiment pu lire cet art celtique qu’au 20e siècle, lorsque Malraux et les surréalistes s’y sont intéressés. Les Celtes nous ont appris l’art abstrait, ils nous ont permis de le comprendre. Quoique certains diraient plutôt que c’est l’art abstrait qui nous a permis de comprendre celui des Celtes.

Le Vase de Vix.

MARDI, 29 SEPTEMBRE 2020DE MARIE-AMÉLIE CARPIO – National Géographic du 29 Septembre.