Economie·Environnement - Climat·Nos synthèses par domaines.·Société

Réflexions sur la crise.

Qui est Gaël Giraud, l’auteur de cette tribune dans l’Obs parue sous forme d’entretien en Mars 2020 : « un Jésuite Economiste qui ne donne pas de leçons et sait rester à sa place ». En 2007, Gaël Giraud était professeur affilié à l’ESCP-Europe7, membre du CERAS. Depuis lors, il a été membre du conseil scientifique de Finance Watch, de la Fondation Nicolas Hulot, du Shift Project et du Campus de la transition écologique. Depuis 2018, il est fellow associé à l’Institut des Études Avancées de Nantes.

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Membre du centre de recherche et d’action sociales, il tient régulièrement une chronique sur l’actualité économique et financière dans la revue Projet.

Début 2020, Gaël Giraud devient président d’honneur de l’institut Rousseau, un nouveau cercle de réflexion qui se définit comme étant « apartisan, indépendant des partis » et « au croisement de la social-démocratie, de l’écologie et de la pensée républicaine». 

Cette crise est-elle comparable à des chocs économiques antérieurs ? 

Non, elle est unique. Contrairement au krach boursier de 1929 et à la crise des subprimes de 2008, elle touche d’abord et en son cœur l’économie réelle. L’appareil productif est mis à l’arrêt, les chaînes de valeurs mondiales ralentissent ou sont interrompues, le travail est “en grève” involontaire. Ce n’est pas seulement une crise keynésienne d’insuffisance de la demande, c’est aussi une crise d’offre. La pandémie marque l’entrée dans une époque nouvelle, traversée de risques liés au réchauffement climatique et amplifiés par un capitalisme financiarisé qui nous rend extrêmement vulnérables à la finitude du monde. 

De quelles vulnérabilités parlez-vous ? 

Tout le monde ne peut pas travailler depuis chez soi. Or nous avons collectivement construit un système dans lequel certains aliments, par exemple, font deux fois le tour de la planète avant d’arriver dans notre assiette. Pour maximiser le profit à court terme, nous avons bâti des chaînes d’approvisionnement à flux tendus selon le principe du « juste-à-temps ». Ces flux sont extrêmement fragiles car il suffit que, le long de la chaîne, une seule société soit à l’arrêt parce que ses salariés sont malades ou refusent de risquer leur vie au travail, pour que la chaîne s’interrompe. Certaines métropoles pourraient en faire la cruelle expérience dans les jours ou les semaines qui viennent avec l’approvisionnement alimentaire. Un système dans lequel la volatilité des marchés financiers est extrême parce qu’en dépit des avertissements répétés depuis plus de dix ans, nous n’avons mis aucun frein sérieux aux bulles et aux paniques boursières. Dans lequel, pour suivre des dogmes néolibéraux sans fondement scientifique, nous avons sous-doté l’hôpital et privatisé des services publics. Tout cela, nous le savons depuis des années. Aujourd’hui, cette fragilité nous explose à la figure. 

Dans l’immédiat, y a-t-il une menace sur les approvisionnements alimentaires ? 

Je ne le souhaite évidemment pas. Le maire de New York a néanmoins prévenu qu’il pourrait y avoir un rationnement alimentaire. 

Rien ne prouve que nos chaînes d’approvisionnement pourront tenir une quarantaine prolongée. Nous allons gagner la guerre contre ce virus, c’est certain. Mais dans combien de temps ? Là est la question. Il faut souhaiter que la diffusion des antiviraux (chloroquine ou autre) permette de soulager les hôpitaux suffisamment vite pour que la quarantaine soit la plus brève possible. Si l’interruption de certaines parties de la chaîne alimentaire devait survenir, à titre personnel, je préférerais jeûner (autant que possible) plutôt que de contraindre des salariés à risquer leur vie pour me fournir à manger tous les jours. 

Cette pandémie intervient dans une économie mondialisée et financiarisée. Que révèle-t- elle de cette financiarisation ? 

Les marchés financiers, sur lesquels nous tentons de faire reposer notre prospérité depuis plusieurs décennies, n’ont aucunement vu venir la pandémie. Pourtant, celle-ci n’est nullement un cygne noir, elle était parfaitement prévisible : l’OMS avait prévenu que les marchés d’animaux sauvages en Chine présentaient des risques épidémiologiques majeurs. Allons-nous continuer d’entretenir la fiction que les marchés financiers sont la boussole suprême de nos sociétés ? En outre, depuis trente ans, la globalisation marchande s’est construite sur l’abondance des énergies fossiles, et en particulier du pétrole. Ces énergies réchauffent massivement la planète. Elles ont aussi permis d’étendre les chaînes de production, de rendre négligeable le prix du transport, de délocaliser dans des pays à bas coût, la Chine en premier lieu. Le pétrole est l’ingrédient essentiel grâce auquel COVID-19 s’est transporté en 3 mois de Chine en Europe là où celui de 2002 avait mis un an. Aujourd’hui, la mise à l’arrêt de l’économie réelle fait chuter le cours de l’or noir. Cette chute a non seulement des effets sur les compagnies pétrolières (en particulier le schiste américain largement subventionné par les pouvoirs publics), mais aussi sur le secteur financier. Énormément d’actifs financiers sont appuyés sur les énergies fossiles. La fin de la globalisation marchande va sans doute provoquer une réduction massive de l’usage du pétrole pour le transport de marchandises et donc un effondrement de la valeur de certains actifs financiers. Cela ajoute à la panique d’institutions financières assises sur des montagnes de dettes privées (et non publiques) qui ne peuvent être remboursées qu’au prix d’une poursuite de la croissance du PIB. Or 2020 sera sans doute une année de récession pour la plupart des pays. Beaucoup d’investisseurs ont compris qu’ils risquaient de devenir rapidement insolvables. 

A quoi faut-il s’attendre ?

 A un krach plus important que celui de 2008, sauf si les Etats réagissent fortement et très vite pour éviter les faillites en chaîne dans l’économie réelle. L’administration Trump a déjà annoncé un effort de près de 1.000 milliards de dollars pour les ménages et les entreprises. La BCE a annoncé un plan de 750 milliards de rachats de dettes. Ce sont les bons ordres de grandeur, mais tout dépendra de la façon dont est utilisé cet argent. Il faut le flécher massivement vers les PME et les ménages. Faire du « quantitative easing for people », ce que nous aurions dû faire déjà en 2009. Sinon, ces sommes, une fois de plus, serviront uniquement à sauver les banques. Or les banques ne soignent pas contre le virus. Les pays qui oseront dépenser massivement pour leur économie réelle s’en sortiront mieux. Nous sommes “en guerre” ? Alors, il faut comprendre l’étendue des déficits publics auxquels nous devons consentir : le déficit public des Etats-Unis, rapporté au PIB fut de -12% en 1942, -26% en 1943, -21% en 1944, -20% en 1945. Pour ceux qui resteront attachés au dogme de l’austérité budgétaire (qui n’a pas de fondement économique), la récession qu’ils vont connaître risque de faire passer celle qui a suivi 2008 pour une promenade de santé. 

Il est question d’État-providence, de nationalisation, de relance budgétaire… Cette crise fait-elle sauter les dogmes économiques ? 

En effet. Je me réjouis que le président dise désormais en Conseil des ministres qu’il n’y a plus de limites à l’endettement public. Espérons que cette crise soit l’occasion de dégonfler nos mythologies économiques : à très court terme, que l’Etat finance d’urgence l’hôpital public pour sauver des vies tant qu’il est encore temps, acheter des ventilateurs, du matériel de réanimation…. et consente de nouveau à réguler le système des prix (au moins à court terme) pour éviter une inflation des produits de première nécessité et le comportement prédateur de quelques irresponsables. Puis, cette crise devra être une opportunité pour reconstruire notre service public en voie de démantèlement depuis trente ans ; abandonner le libre-échange (dont les bienfaits pour tous n’ont jamais été démontrés) pour la relocalisation des processus de production, la ré-industralisation de la France et un protectionnisme écologique, social et sanitaire raisonné ; que l’on cesse de courir après cette chimère qu’est la concurrence pure et parfaite (concept vide d’un point de vue théorique, toute concurrence étant toujours oligopolistique et donc inefficiente) au nom de laquelle la Commission Européenne interdit depuis des décennies tout une série d’initiatives qu’il faut prendre aujourd’hui d’urgence (par exemple, soutenir des secteurs industriels et commerciaux spécifiques) et, surtout, que l’on arrête de tout subordonner à la lutte contre le déficit public. Cette obsession repose sur une fausse analogie entre la gestion de “bon père de famille” et la gestion macro-économique. Combien de morts faudra-t-il dans nos services d’urgence pour le comprendre ? 

Cette pandémie rend-elle pensable la démondialisation ou le protectionnisme ? 

Elle nous contraint à comprendre qu’il n’y a pas de capitalisme viable sans un service public fort et à repenser de fond en comble notre manière de produire et de consommer car cette pandémie ne sera pas la dernière : le réchauffement climatique promet la multiplication des pandémies tropicales. La déforestation, tout comme les marchés d’animaux sauvages à Wuhan, nous met au contact d’animaux dont les virus nous sont inconnus. Le dégel du pergélisol menace de diffuser des épidémies dangereuses : la grippe espagnole de 1918, l’anthrax…Les élevages intensifs, d’animaux stressés et homogènes, facilitent aussi la propagation des épidémies. A brève échéance, il va falloir nationaliser des entreprises non viables et, peut-être certaines banques. Mais, très vite, nous devrons tirer les leçons de ce printemps : relocaliser la production, réguler la sphère financière, repenser les normes comptables pour valoriser la résilience de nos systèmes productifs, instaurer une taxe carbone et sanitaire aux frontières, lancer un plan de relance français et européen pour la réindustrialisation écologique, la rénovation thermique et la conversion massive vers les énergies renouvelables… La pandémie nous invite à transformer radicalement notre mode de socialisation. Aujourd’hui, le capitalisme connaît le coût de toute chose, mais la valeur de rien, pour reprendre la formule d’Oscar Wilde. Il nous faut comprendre que la véritable source de la valeur, ce sont nos relations humaines et avec notre environnement. A vouloir les privatiser, nous les détruisons et nous mettons à terre nos sociétés tout en supprimant des vies. Nous ne sommes pas des monades isolées, reliées entre elles uniquement par un système de prix abstrait, mais des êtres de chair en interdépendance avec d’autres et avec un territoire. Voilà ce que nous avons à réapprendre. La santé de chacun concerne tous les autres. Même pour les privilégiés, la privatisation des systèmes de santé est irrationnelle : ils ne peuvent se séparer totalement des plus modestes, ne fût-ce que pour se faire livrer à manger. La maladie les rattrapera donc toujours. La santé est un bien commun mondial et doit être gérée comme telle. 

C’est-à-dire ? 

Les communs, remis à l’honneur notamment par l’économiste américaine Elinor Ostrom, ouvrent un espace tiers entre le marché et l’Etat, entre le privé et le public. Ils peuvent nous guider vers un monde plus résilient, à même d’encaisser des chocs comme cette pandémie. La santé, par exemple, doit être traitée comme l’affaire de tous, avec des niveaux d’intervention stratifiés et articulés. Au niveau local, des communautés peuvent s’organiser pour réagir rapidement, en circonscrivant les clusters comme cela semble avoir été fait avec succès dans le Morbihan contre COVID-19 et, à l’inverse, comme cela n’a pas été fait en Lombardie. Au niveau étatique, il faut un service hospitalier public puissant. Au niveau international, il faut que les préconisations de l’OMS deviennent contraignantes. Rares sont les pays qui ont suivi les recommandations de l’OMS avant et pendant la crise. Nous écoutons plus volontiers les « conseils » du FMI que de l’OMS. Le drame actuel montre que nous avons tort. Ces derniers jours, nous avons vu des communs se constituer : des scientifiques qui, en dehors de tout cadre public ou privé, se sont spontanément coordonnés via l’initiative Opencovid19 pour mutualiser l’information sur les bonnes pratiques de dépistage du virus. La santé n’est qu’un exemple : l’environnement, l’éducation, la culture, la biodiversité sont des communs mondiaux. Il faut inventer des institutions qui permettent de les honorer, de reconnaître nos interdépendances et de rendre nos sociétés résilientes. Certaines existent déjà : Drugs for Neglected Disease Initiative (DNDI) est un magnifique exemple, créé par des médecins français il y a quinze ans, de réseau collaboratif tiers, où coopèrent le privé, le public et les ONG qui réussit à faire ce que ni le secteur pharmaceutique privé, ni les Etats, ni la société civile n’arrivent à faire seuls. 

Emmanuel Macron semble vous suivre. Il a parlé de « biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Qu’en pensez-vous ?          

Le lexique des communs est présent dans les discours du Président de la République depuis sa première allocation à l’Assemblée générale des Nations Unies du 25 septembre 2018. Les actes doivent accompagner la parole. Ensuite, “hors marché” ne signifie pas nécessairement “étatisé”. C’est tout l’intérêt d’inventer des règles de mise en commun (des risques, de la protection) que d’éviter une dichotomie simpliste. 

Au niveau individuel, nous découvrons la peur de la pénurie. Comment cela modifie-t-il nos imaginaires économiques ? 

Peut-être y-a-t-il un aspect positif dans cette crise ? Elle nous délivre du narcissisme consumériste, du “je veux tout, tout de suite”. Elle nous ramène à l’essentiel, à ce qui compte « vraiment » : la qualité des relations humaines, la solidarité. Elle nous rappelle, aussi, à quel point la nature est importante à notre santé mentale et physique. Ceux qui vivent confinés dans un 15m² à Paris ou à Milan le savent déjà… Le rationnement qui s’installe sur certains produits nous rappelle la finitude des ressources. Bienvenue dans le monde fini ! Pendant des années, les milliards dépensés en marketing nous ont fait confondre la planète avec un supermarché géant où tout serait indéfiniment à notre disposition. Nous faisons brutalement l’expérience du manque. Il y aura, je l’espère, un avant et un après. Comme un sevrage brutal, une cure de désintoxication. C’est très dur pour certains. Mais cela peut être salvateur. 

Sommes-nous en train d’apprendre la décroissance ? 

 Je pense qu’un certain romantisme “collapsologique” va être vite tempéré par la vision de ce que signifie, dans la configuration actuelle, l’arrêt brutal de l’économie : le chômage, la ruine, les vies brisées, les morts, la souffrance au quotidien de ceux chez qui le virus laissera des traces à vie. Dans le sillage de l’encyclique Laudato si du Pape François, je préfère espérer que cette pandémie sera l’occasion de réorienter nos vies et nos institutions vers une sobriété heureuse et le respect de la finitude. Le moment est décisif : on peut craindre ce que Naomi Klein a baptisé la « stratégie du choc ». (2007). Il ne faut pas que, sous prétexte de soutenir les entreprises, certains gouvernements affaiblissent encore davantage le droit du travail. Ou qu’ils en profitent pour resserrer encore la surveillance policière des populations. Ni que le commerce en ligne finisse de tuer les magasins de proximité alors qu’il faut, au contraire, tout relocaliser. Encore moins que les achats d’armes par certains gouvernements (au lieu d’acheter des ventilateurs) servent à contraindre les salariés modestes à risquer leur vie pour ne pas interrompre les chaînes d’approvisionnement des plus privilégiés. 

Cette pandémie est-elle liée au réchauffement climatique ? 

La destruction écologique à laquelle se livre notre économie extractiviste depuis plus d’un siècle partage avec cette pandémie une racine commune : nous sommes devenus l’espèce dominante de l’ensemble du vivant sur Terre. 

Nous sommes donc capables de briser les chaînes trophiques de tous les autres animaux (et c’est bien ce que nous faisons, des poissons jusqu’aux oiseaux) mais nous sommes aussi le meilleur véhicule pour les pathogènes. En termes d’évolution biologique, il est beaucoup plus “efficace” pour un virus de parasiter l’humain que le renne arctique, déjà en voie de disparition à cause du réchauffement. Et ce sera de plus en plus le cas à mesure que les dérèglements écologiques vont décimer les autres espèces vivantes. 

Bascule-t-on dans un monde géopolitique nouveau ? 

Il y a de nombreuses inconnues : que se passe-t-il en Russie et en Inde ? Dans des pays des Suds —- où l’on ne sait pas, à ce stade, si la maladie est freinée par la chaleur —, la grande jeunesse de la population pourrait fournir une très bonne barrière immunologique. Mais la déficience, quand ce n’est pas l’absence complète, de suivi sanitaire, d’infrastructure hospitalière et d’appareil statistique ne permet pas de comprendre, à ce jour, à quelle vitesse la pandémie se répand. Ce que l’on peut dire, c’est que le coronavirus exacerbe le bras de fer entre la Chine et les Etats-Unis. La propagande chinoise s’efforce d’instaurer l’idée que le pays a su stopper la pandémie et semble vouloir faire bénéficier le reste du monde de son expérience. Pékin a surtout à se faire pardonner d’être à l’origine du problème : les services publics chinois ont dissimulé l’épidémie pendant plus d’un mois avant de prendre la mesure de sa gravité. Reste que cette pandémie peut devenir pour la Chine ce que fut la Seconde Guerre mondiale pour les Américains : le moment d’un basculement géopolitique et d’une prise de leadership mondial. Surtout si l’économie des Etats-Unis devait connaître une très dure récession. Dans les pays occidentaux, on entend d’ailleurs une petite rengaine valorisant l’autoritarisme chinois. « Et si nos démocraties étaient mal armées ? Trop lentes ? Engluées dans les libertés individuelles ? » Cette antienne se fredonnait déjà avant la pandémie et me semble très dangereuse. La Chine est un pays totalitaire. La pandémie a-t-elle atteint le Xin Jang ? Sur le million de Ouïgours qui y vivent en camp de “rééducation”, combien ont été touchés ? Combien survivront à la prochaine pandémie ? Certains se demandent si, pour conserver leurs privilèges, ce ne serait pas le moment de basculer du laissez-faire vers l’autoritarisme (néo- libéral). Ce serait suicidaire. Comme l’écrivait déjà La Fontaine à propos de la peste : “ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés”.

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Sacrifier l’âne innocent ne sert à rien et relève d’un paganisme médiéval. Il faut éviter la peste, c’est la seule attitude rationnelle pour tout le monde

Tribune L’Obs, mars 2020. Gaël Giraud, directeur de recherche CNRS, Professeur Ecole Nationale des Ponts. Paris Tech’, jésuite. 

Economie·Nos synthèses par domaines.·Société

Internet, réseaux sociaux et usages.

L’idée de cet article « global » sur ce sujet sensible est née de la publication par l’INSEE de sa livraison d’avril d’un numéro de Résultat portant sur les technologies de l’Information et de la Communication s’appuyant comme toujours sur une longue « série » statistique. Il s’agit donc d’une étude de fond, sur 10 ans, de 2009 à 2019.

L’usage des technologies de l’information et de la communication par les ménages entre 2009 et 2019.

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Enquêtes sur les TIC auprès des ménages – Insee Résultats

Annaïck Rolland, division Conditions de vie des ménages, Insee.

I. INSEE RÉSULTATS Paru le : 01/04/2020

En 2019, 83 % des personnes de 15 ans ou plus résidant en France ont utilisé Internet au cours des trois derniers mois, contre seulement 65 % en 2009. Les plus âgés rattrapent leur retard ; 32 % des 75 ans ou plus sont utilisateurs contre 8 % d’entre eux en 2009. Les pratiques se développent et se diversifient et, parmi elles, les achats et ventes en ligne sont de plus en plus prisés.

Le développement accéléré de l’Internet mobile accompagne ces évolutions : en 2019, 75 % des personnes résidant en France ont déjà navigué sur Internet en dehors de chez elles, via un ordinateur portable, un téléphone portable, une tablette ou un autre appareil mobile ; elles n’étaient que 18 % dix ans auparavant.

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La série chiffrée accentue encore la rapidité de cette progression.

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  • Champ : ensemble des individus de 15 ans ou plus vivant en France dans un ménage ordinaire.
  • Source : Insee, enquêtes Technologies de l’information et de la communication de 2009 à 2019.

Pour en savoir plus

Mordier B., Vacher T. « Les médias sociaux : quel usage pour le marché de l’emploi ? », Insee Focus n° 30, juin 2015.

II. Usages Professionnels – Compléments : Extrait de Focus Juin 2015, enseignements de l’enquête Emploi 2013.

Sommaire

  1. 8 % des sociétés utilisent les médias sociaux pour recruter du personnel
  2. 30 % des personnes cherchant un emploi l’ont fait savoir via les réseaux sociaux
  3. L’usage des réseaux professionnels se développe

8 % des sociétés utilisent les médias sociaux pour recruter du personnel

En 2013, 20 % des sociétés de dix personnes ou plus implantées en France disposent d’un profil, d’un compte ou d’une licence sur un média social, le plus souvent un réseau social (bibliographie). Parmi elles, 38 % déclarent l’utiliser pour recruter du personnel, motif important même s’il l’est moins que ceux de développer l’image de l’entreprise, commercialiser des produits et interagir avec des clients. Au total, ce sont 8 % des sociétés de 10 personnes ou plus (représentant 25 % des effectifs de ces dernières) qui à la fois disposent d’un compte sur un média social et l’utilisent pour recruter du personnel (figure 1). Elles peuvent, par ce biais, diffuser largement leurs annonces, rechercher des candidats au profil ciblé, identifier et contacter des candidats, échanger avec d’autres sociétés ou encore vérifier le parcours de candidats, etc.

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Par comparaison, en Union européenne (UE à 28), 9 % des sociétés de 10 personnes ou plus ont recours aux médias sociaux pour recruter du personnel. De fait, les sociétés implantées en France ont moins souvent un compte sur un média social (20 % contre 30 % en moyenne dans l’UE à 28). Par contre, le motif de recrutement du personnel est plus souvent cité en France (38 % contre 30 % dans l’UE à 28).

En France, parmi les sociétés de 10 personnes ou plus, celles employant 250 personnes ou plus recourent plus souvent aux médias sociaux pour recruter du personnel : 24 % contre 9 % parmi celles de 20 à 249 personnes et 5 % parmi celles de 10 à 19 personnes.

C’est parmi les sociétés du secteur de l’information et de la communication que cette pratique est la plus répandue (32 %). Suivent les sociétés du secteur des activités spécialisées scientifiques et techniques (14 %) et celles de l’hébergement et de la restauration (12 %). À l’autre extrême, les sociétés de l’industrie, de la construction et des transports font rarement usage des médias sociaux pour recruter du personnel (3 %).

30 % des personnes cherchant un emploi l’ont fait savoir via les réseaux sociaux

Pour les personnes qui recherchent un emploi, le recours aux réseaux sociaux est assez fréquent : 30 % d’entre elles l’ont fait savoir sur ces réseaux en communiquant leur profil professionnel. Cependant ce mode de recherche est rarement mobilisé seul : la plupart des personnes qui l’ont utilisé ont également fait appel à des connaissances (70 % d’entre elles) ou à des organismes (64 %) comme Pôle emploi ou l’association pour l’emploi des cadres (APEC), ou ont candidaté directement auprès d’un employeur (53 %).

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Les plus jeunes et les plus diplômés recourent davantage aux réseaux sociaux. Parmi les personnes à la recherche d’un emploi, 35 % des 20-24 ans (figure 2 ci-dessus) les utilisent dans leurs démarches. Elles sont 45 % parmi les titulaires d’une licence ou d’un diplôme d’un niveau supérieur, mais seulement 20 % parmi les non-diplômés (figure 3 ci-dessous). Les femmes y recourent autant que les hommes.

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L’usage des réseaux professionnels se développe

Au cours du premier trimestre 2013, 11 % des personnes actives de 20 ans ou plus déclarent avoir participé à un réseau social professionnel sur Internet : création d’un profil, envoi de messages ou autres contributions. Ce taux progresse depuis 2011 : il s’établissait alors à 8 %. Les plus jeunes y recourent davantage ; 14 % des actifs âgés de 20 à 39 ans utilisent un réseau professionnel contre 7 % chez les personnes de 50 ans ou plus.

Le recours à un réseau professionnel est fréquent chez les cadres d’entreprise ; 37 % d’entre eux sont concernés (figure 4). Il est deux fois moins important chez les cadres de la fonction publique, professions intellectuelles et artistiques (19 %) ou les professions libérales (17 %), et beaucoup plus rare chez les agriculteurs exploitants ou les ouvriers et les employés (moins de 5 %).

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Les hommes utilisent plus souvent les réseaux professionnels que les femmes (14 % contre 8 %). Ceci reste vrai à âge et profession équivalents.

III. INSEE première : « Une personne sur six n’utilise pas Internet, plus d’un usager sur trois manque de compétences numériques de base », Insee Première n°1780, octobre 2019.

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En 2019, 15% des personnes de 15 ans ou plus n’ont pas utilisé Internet au cours de l’année, tandis que 38 % des usagers toute de compétence. manquent d’au moins une compétence  numérique de base et 2% sont dépourvus de toute  compétence. Ainsi, l’illectronisme, ou illettrisme numérique concerne 17% de la population. Une personne sur quatre ne sait pas s’informer et une sur cinq est incapable de communiquer via Internet. Les personnes les plus âgées, les moins diplômées, aux revenus modestes, celles vivant seules ou en couple sans enfant ou encore résidant dans les DOM sont les plus touchées par le défaut d’équipement comme par le manque de compétences. En France, le niveau global de compétences numériques est semblable à la moyenne européenne. 

Stéphane Legleye, Annaïck Rolland (division Conditions de vie des ménages, Insee) 

Savoir utiliser les ressources numériques courantes (Internet, traitement de texte…) est devenu presque aussi indispensable que savoir lire, écrire et compter. Ne pas avoir accès à Internet ou ne pas savoir utiliser les outils numériques représente donc un réel handicap, notamment pour effectuer des démarches administratives ou encore accéder aux services publics, pouvant accroître la vulnérabilité sociale de populations potentiellement déjà fragiles. La lutte contre l’illectronisme devient ainsi un enjeu de politique publique comparable à la lutte contre l’illettrisme. En raison des évolutions incessantes des supports et des logiciels, elle nécessite de réduire, à tous les âges et tout au long de la vie, les inégalités matérielles et de fournir une formation continue. 

Une personne de 75 ans ou plus sur deux n’a pas accès à Internet à son domicile. 

En 2019, 12 % des individus de 15 ans ou plus résidant en France hors Mayotte ne disposent d’aucun accès à Internet depuis leur domicile, quel que soit le type d’appareil (ordinateur, tablette, téléphone portable) et de connexion (figure 1). Ce taux a baissé de 21 points depuis 2009, et ce dans tous les segments de la société [Insee Résultats, 2019], mais des inégalités persistent : les personnes âgées, peu diplômées ou dont le niveau de vie est modeste disposent moins souvent d’un accès personnel à Internet. Ainsi, 53 % des 75 ans ou plus n’ont pas accès à Internet, comme 34 % des personnes sans diplôme ou titulaires d’un certificat d’études primaires (CEP) et 16 % des plus modestes (vivant dans un ménage du 1er quintile de niveau de vie). À l’opposé, seuls 2 % des 15-29 ans ne sont pas équipés, comme 3 % des diplômés du supérieur et 4 % des personnes vivant dans un ménage du dernier quintile de niveau de vie. Le type de ménage est également clivant, les personnes seules et les couples sans enfant étant nettement moins équipés. Cet effet perdure toutes choses égales par ailleurs, et notamment à âge fixé (figure 2). Relativement aux couples avec enfant, les personnes seules sont plus de six fois plus souvent non-équipées, et les couples sans enfant 3,3 fois plus. La situation professionnelle joue également : parmi les 18-64 ans (hors étudiants et retraités), c’est-à-dire les personnes en âge de travailler, les chômeurs et les inactifs sont moins souvent équipés que les personnes en emploi. Ne pas s’équiper peut être un choix justifié par le manque d’intérêt (cité par 19 % des non-équipés), la volonté de protéger sa vie privée (15 %) ou le fait de disposer d’un accès hors du domicile (6 %). Ces deux dernières raisons sont socialement clivées :      l’existence d’un accès hors du domicile est quatre fois plus citée par les diplômés du supérieur que les non-diplômés (21 % contre 5 %), la protection de la vie privée trois fois plus (34 % contre 12 %). 

Insee Première n° 1780 – Octobre 2019 

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15 % de la population n’a pas utilisé Internet au cours de l’année dont 64 % des 75 ans ou plus 

En 2019, 15 % de la population n’a pas utilisé Internet dans l’année écoulée. En pratique, non-équipement et non-usage vont de pair : seules 6 % des personnes équipées à domicile n’utilisent pas Internet, et inversement, seuls 2 % des usagers ne sont pas équipés. À l’opposé, 71%  de la population est utilisatrice quotidienne ou presque, soit 24 points de plus qu’en 2009. Cet usage quasi-quotidien se démocratise, même chez les 75 ans ou plus parmi lesquels il est passé de 5 % à 19 % entre 2009 et 2019. Entre 2009 et 2019, les disparités sociales se sont réduites pour l’usage quotidien : l’écart entre les 75 ans ou plus et les moins de 30 ans est passé de 66 à 41 points, celui entre les diplômés du supérieur et les non-diplômés de 63 à 24 points, celui entre les cadres et les ouvriers de 49 à 14 points. Toutefois, le non-usage d’Internet reste socialement très clivé en 2019 : par exemple, 64 % des 75 ans ou plus et 41 % des personnes sans diplôme ne se sont pas connectées au cours de l’année. L’analyse toutes choses égales par ailleurs montre que les déterminants du non-usage au cours de l’année sont identiques à ceux du non-équipement. Le diplôme s’avère un peu plus discriminant, à l’inverse, le niveau de vie joue moins et les disparités entre les types de ménage sont amenuisées. Par ailleurs, parmi les 18-64 ans (hors étudiants et retraités), les inactifs sont deux fois moins souvent utilisateurs d’Internet que les personnes en emploi, alors qu’il n’y a pas de différence entre ces dernières et les chômeurs. 

38 % des usagers d’Internet manquent d’au moins une compétence numérique, 2 % n’en ont aucune

 Utiliser Internet ne garantit pas de posséder les compétences numériques de base (figure 3). Ainsi 38 % des usagers apparaissent manquer d’au moins une compétence dans les quatre domaines que sont la recherche d’information, la communication, l’utilisation de logiciels et la résolution de problèmes (encadré). Le défaut de compétence le plus répandu concerne l’usage de logiciel (35 %) devant la recherche d’information (11 %), la résolution de problèmes (8 %) et la communication (7 %). L’absence de compétences numériques concerne 2 % des usagers d’Internet. Si l’on ajoute les non-usagers, 17 % de la population se trouve en situation d’illectronisme. Le profil des personnes concernées reflète largement celui du non-usage : les plus concernées sont les personnes âgées, peu diplômées, au niveau de vie modeste, vivant seules ou en couple sans enfant, inactives ou vivant dans les DOM (hors Mayotte). Mais l’âge joue davantage sur les compétences que sur l’équipement, alors que le niveau de vie est plus discriminant pour l’équipement que pour les compétences. 

Une personne sur quatre ne sait pas s’informer et une sur cinq est incapable de communiquer via Internet 

Obtenir de l’information sur Internet est fondamental. Pourtant, 24 % de la population apparaît en être incapable : 9 % se sentent réellement incompétents bien qu’usagers d’Internet, tandis que 15 % sont non-usagers. Parmi les usagers d’Internet, 33 % n’ont ainsi pas été en mesure de se renseigner sur des produits et services et 49 % de rechercher des informations administratives. L’incapacité à rechercher des informations administratives est particulièrement problématique, comme en témoigne le rapport du Défenseur des droits de 2019. Pour les personnes concernées, la dématérialisation de l’administration accroît le risque de non-recours à des prestations ou de perte de droits. De même, alors que communiquer via Internet paraît quasi-incontournable dans le monde professionnel et personnel, un peu plus de 21 % de la population ne dispose pas de cette capacité en 2019. Un peu plus de 6 % des personnes apparaissent réellement incompétentes, tandis que 15 % sont en fait non-usagères. Parmi les usagers d’Internet, 14 % n’ont ni envoyé ni lu de courriels et 54 % n’ont pas communiqué via les réseaux sociaux (qu’ils soient personnels ou professionnels). Cela accroît le risque d’isolement relationnel et réduit les chances d’obtenir de l’aide en cas de besoin [Gleizes et al., 2019]. Savoir utiliser des logiciels, comme les traitements de texte, est également une compétence souvent nécessaire dans la vie courante et professionnelle, et s’impose même pour rédiger lettres de motivation ou curriculum vitae afin de postuler à une offre d’emploi. Cependant, 35 % des usagers d’Internet au cours de l’année sont dépourvus de cette compétence. Enfin, parmi les usagers d’Internet dans l’année, 8 % n’ont pas effectué de tâche informatique simple, comme déplacer un fichier, installer un programme ou consulter son compte en banque. 

Des compétences clivées suivant l’âge, le diplôme et le type de ménage 

Si l’accès à Internet et son usage se développent rapidement, des inégalités de maîtrise des outils numériques persistent, qui dépassent les clivages liés à l’âge. Parmi les usagers d’Internet dans l’année âgés de 18 à 64 ans (hors étudiants et retraités), le diplôme est, toutes choses égales par ailleurs, le facteur le plus discriminant en matière de compétences numériques de base. Les personnes vivant dans des ménages avec enfant déclarent moins de difficultés à maîtriser les compétences de base, ce qui pourrait témoigner du rôle formateur des jeunes dans l’acquisition des compétences de leurs parents. La situation professionnelle est également clivante : les chômeurs présentent moins de difficultés dans les compétences de base que les personnes en emploi et les inactifs ; ils ont aussi moins de risque de ne pas savoir s’in- former et utiliser des logiciels. Ce résultat pourrait refléter la nécessité qu’ils ont de consulter régulièrement Internet et notamment le site de Pôle emploi. 

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Insee Première n° 1780 – Octobre 2019 

Tics_première_Fig3

4. Niveaux de compétences numériques dans les pays européens 

Tics_Première_Fig4

Des disparités territoriales d’équipement et de compétences 

Bien qu’il existe des zones blanches ou mal couvertes en téléphonie mobile et d’autres où l’offre Internet filaire est déficiente, les disparités territoriales révélées par l’enquête sont modestes : le taux brut de non-équipement est minimal en agglomération parisienne (8 %) mais 1,6 fois plus élevé dans les communes rurales et dans les unités urbaines de moins de 10 000 habitants (13 %) et 1,5 fois plus dans les unités urbaines de 10 000 à 1 999 999 habitants (12 %). Cependant, ces sur-risques sont largement dus à des différences de population : ils s’amenuisent et deviennent non-significatifs toutes choses égales par ailleurs, passant de 1,6 à 1,1 pour les communes rurales et les unités urbaines de moins de 10 000 habitants et de 1,5 à 1,1 pour les unités urbaines de 10 000 à 1 999 999 habitants. De même, le taux de non-équipement n’est pas significative- ment plus élevé dans les DOM (hors Mayotte) qu’en métropole, bien que le taux brut y soit supérieur (19 % contre 12 %) ; en revanche, le non-usage dans l’année est y plus élevé (+ 25 % par rapport à la métro- pole). Il n’y a pas de différence significative non plus pour le non-usage suivant la taille d’unité urbaine. Les raisons de l’absence d’équipement à domicile sont variables : le manque de compétence (41 %), le coût du matériel (32 %) ou de l’abonnement (27 %) sont les plus citées, loin devant l’absence d’offre haut-débit (5 %). Mais cette dernière raison clive vraiment le territoire : elle est citée par 13 % des non-équipés des communes rurales contre moins de 2 % dans les unités urbaines de plus de 100 000 habitants. Si 79 % des connexions filaires sont en haut-débit, ce n’est le cas que de 69 % dans les communes rurales (où on trouve 16 % de bas débit) contre plus de 80 % dans les unités urbaines de 10 000 habitants ou plus et 87 % en agglomération parisienne (où seules 5 % sont en bas-débit). Des inégalités apparaissent aussi pour les compétences : toutes choses égales par ailleurs, les usagers d’Internet des communes rurales manquent davantage de compétences de base en recherche d’information (+ 44 %) ou en communication (+ 72 %) – à l’instar de ceux des unités urbaines de 100 000 à 1 999 999 habitants (+ 59 %) – que ceux de l’agglomération parisienne, tandis que ceux des DOM manquent davantage de compétences en communication (+ 99 %) et résolution de problème (+ 82 %) que ceux de métropole. 

Les compétences des Français dans la moyenne de l’UE 

En France, en 2017, 43 % des individus de 16 à 74 ans (tranche d’âge commune à toutes les enquêtes européennes) avaient un score global de capacité numérique nul ou faible (encadré), ce qui place le pays dans la moyenne de l’Union européenne (figure 4). Le Luxembourg et Pays-Bas sont en tête (entre 15 % et 20 % de non-usage et de compétences faibles ou nulles), alors que la Roumanie et la Bulgarie sont en bas du classement, en raison de la faible proportion d’usagers (63 % en Bulgarie et 64 % en Roumanie). Cette distribution reflète à la fois le niveau de développement économique des pays, leur pyramide des âges, leur densité de population et l’hétérogénéité de leur territoire. ∎ 

Encadré : Capacités et compétences numériques.

Eurostat distingue quatre domaines de compétences numériques : 

– la recherche d’information (sur des produits et services marchands ou administratifs, etc.); 

–la communication (envoyer ou recevoir des courriels, etc.); 

–la résolution de problèmes (accéder à son compte bancaire par Internet, copier des fichiers, etc.); 

– l’usage de logiciels (traitement de texte, etc.). 

Ces compétences sont mesurées à partir des déclarations sur le fait d’effectuer certaines tâches dans l’enquête annuelle auprès des ménages sur les technologies de l’information et de la communication, menée dans tous les pays de l’Union européenne. 

Chaque compétence est notée 0 (compétence nulle), 1 (basique) ou 2 (compétence plus que basique). Le non-usage d’Internet au cours de l’année impliquant la note 0 : l’échelle mesure donc une capacité pratique (liée à la possession d’un équipement et à un usage même minimal d’Internet) si l’on considère la population générale, mais une compétence si l’on se restreint aux usagers d’Internet. Elle sous-estime légèrement les compétences en «logiciels» et «résolution de problèmes» dont les critères ne nécessitent pas tous l’usage d’Internet. 

Ces quatre domaines de compétences sont très liés, et en les sommant, on obtient un indicateur global de capacités numériques : une personne n’a ainsi aucune capacité numérique si elle obtient 0 dans chaque domaine (illectronisme) et des capacités plus que basiques si elle obtient 2 dans les quatre domaines. Entre les deux, Eurostat distingue les capacités faibles (au moins une compétence est notée à 0 et au moins une vaut 1) et basiques (aucune des compétences n’est égale à 0 et au moins une est égale à 1). 

Définitions 

Analyse toutes choses égales par ailleurs : cette approche vise à distinguer l’effet des différentes variables affectant un phénomène, par exemple, mesurer l’effet de l’âge sur la capacité à s’informer, à niveau de diplôme comparable, en tenant compte du fait que les plus âgés sont en moyenne moins diplômés. Les analyses présentées ici correspondent à une régression de Poisson modifiée, fournissant des risques relatifs (RR). Les variables prises en compte sont celles de la figure 2.

Illectronisme : désigne le fait de ne pas posséder les compétences numériques de base (envoyer des courriers électroniques, consulter ses comptes en ligne, utiliser des logiciels, etc.) ou de ne pas se servir d’Internet (incapacité ou impossibilité matérielle).

Quintiles de niveau de vie: valeurs qui répartissent les ménages en cinq groupes. Le premier quintile regroupe les 20 % des ménages dont le niveau de vie est le plus faible (modeste) et le dernier quintile les 20 % des ménages dont le niveau de vie est le plus élevé (aisé). 

Sources. 

L’enquête annuelle auprès des ménages sur les technologies de l’information et de la communication (TIC ménages) permet de décrire l’équipement et les usages des ménages dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (informatique, Internet fixe et mobile). L’enquête est annuelle depuis 2007. Elle est multimode: elle permet aux enquêtés de répondre soit par Internet, soit par un questionnaire papier, soit par téléphone. 

Pour en savoir plus 

  • L’économie et la société à l’ère du numérique, coll. «Insee Références», à paraître. 
  • Gleizes F., Grobon S., Legleye S., «3% des individus isolés de leur famille et de leur entourage: un cumul de difficultés socioéconomiques et de mal-être», Insee Première n° 1770, septembre 2019. 
  • «L’usage des technologies de l’information et de la communication par les ménages entre 2009 et 2018», Enquêtes sur les TIC auprès des ménages, Insee Résultats, mars 2019. 
  • «Dématérialisation et inégalités d’accès aux services publics», Défenseur des droits, janvier 2019.
  • Franchomme M., Laboureur M., «Diagnostic territorial des dispositifs de lutte contre l’illectronisme dans les Hauts-de-France», Direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale, octobre 2018. 
  • «L’illectronisme en France», enquête CSA, mars 2018. 

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Economie·Nos synthèses par domaines.

Le Doubs : des territoires différenciés par leur économie et leurs liens avec l’extérieur

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A vocation agricole et industrielle, le Doubs est un département jeune dont la croissance démographique est soutenue, notamment par l’attractivité résidentielle de sa longue zone frontalière avec la Suisse. La population et les emplois se concentrent dans deux grands pôles économiques : le Grand Besançon Métropole à l’économie tertiarisée et le Pays de Montbéliard où l’ancrage industriel reste important malgré de fortes réductions d’emplois. Les conditions de vie plutôt favorables de la population à la frontière suisse, où le chômage et la pauvreté monétaire sont contenus, contrastent avec celles du nord-est du département. Pour se rendre à leur travail, davantage d’actifs quittent le Doubs qu’il n’en arrive. Une grande majorité travaillent en Suisse. Ceux venant travailler dans le département résident surtout en Haute-Saône. Les déplacements quotidiens sont également nombreux en provenance et à destination du Territoire de Belfort. 

Régine Bordet-Gaudin, Bénédicte Piffaut (Insee).

Avec 538 500 habitants et 103 hab/km2 en 2016, le Doubs est le deuxième département le plus densément peuplé de la région après le Territoire de Belfort. Il s’inscrit dans la tradition agricole et industrielle qui caractérise la Bourgogne-Franche-Comté. 

  1. Des atouts agricoles et industriels historiques 

Dans le département, l’agriculture est traditionnellement tournée vers l’élevage et la production de lait d’appellation d’origine protégée pour la fabrication de fromages renommés comme le Comté et le Mont d’Or. Avec une forêt qui couvre plus de 40 % de sa surface, le Doubs est au 1er rang des départements de la région pour sa production biologique naturelle et sa récolte annuelle en bois. Il bénéficie de la présence d’activités liées à l’exploitation forestière et à la transformation du bois telle que la construction bois. L’industrie est spécialisée dans la construction automobile avec l’implantation historique du groupe PSA à Sochaux, dans la métallurgie et l’agro-alimentaire ; elle représente 19 % des emplois en 2017 (sources). Dix ans après la crise de 2008, le nombre d’emplois salariés a diminué de 17,6 % contre 19,5 % dans l’industrie régionale. Malgré de fortes réductions d’effectifs, la fabrication de matériels de transport reste de loin le premier employeur industriel avec un tiers des salariés. Elle dispose, en outre, du pôle de compétitivité dans le domaine des véhicules et des mobilités du futur. Berceau de l’horlogerie, le Doubs profite aujourd’hui de l’implantation du pôle des microtechniques à Besançon qui soutient l’innovation dans de nombreux secteurs comme celui de la santé avec le cluster Innov’Health ou de l’aéronautique avec le cluster Aeromicrotech. La reconnaissance de ces savoir-faire industriels permet aux territoires « Nord Franche-Comté » et « Haut-Doubs » de bénéficier du programme national « Territoires d’industries ». En parallèle, l’emploi tertiaire progresse plus fortement dans le Doubs que dans l’ensemble de la région, et surtout dans les activités tertiaires marchandes (commerce, transports, services administratifs et de soutien, etc.), + 8,2 % au cours des dix dernières années contre + 3,5 %. Il augmente légèrement dans les activités non marchandes comprenant notamment les pôles hospitaliers de Besançon et de Pontarlier alors qu’il ne parvient pas à se maintenir dans la région. 

2. Démographie et niveau de vie soutenus par le travail frontalier 

Le Doubs est un département plutôt jeune, le plus jeune de la région. Sa croissance démographique perdure et repose sur un excédent des naissances sur les décès. Le nombre d’habitants augmente de 0,4 % en moyenne annuelle entre 2011 et 2016 alors qu’il se stabilise dans la région (figure 1). À l’horizon 2050, si les tendances récemment observées se poursuivaient, le département pourrait dépasser les 560 000 habitants. Il resterait le deuxième département le plus peuplé et le plus jeune de Bourgogne-Franche-Comté.

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Le travail en Suisse favorise l’installation de jeunes actifs sur la zone frontalière française. Avec 170 km de frontière avec le Doubs, une même identité linguistique, des salaires supérieurs, les pôles d’emplois suisses offrent des opportunités particulièrement attractives notamment dans l’industrie : 11 % des actifs du Doubs partent y travailler quotidiennement, soit 25 000 frontaliers, plaçant sur ce plan le département au 4e rang des départements français. Le Doubs est ainsi le département où le niveau de vie médian (définitions) de la population est le plus élevé de la région et le 15e de France métropolitaine. La pauvreté monétaire (définitions) y est moins répandue qu’en moyenne dans la région : 12,2 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en 2016 contre 13,1 % en Bourgogne-Franche-Comté. Néanmoins, les inégalités de niveau de vie peuvent être très importantes. Les actifs résidant dans le département sont plus qualifiés qu’en moyenne dans la région. La part de salariés exerçant un métier d’ouvrier qualifié ou de cadre est plus élevée, en lien notamment avec les emplois d’ouvriers hautement qualifiés en Suisse et de cadres dans les agglomérations bisontine et montbéliarde.

3. Sept emplois sur dix dans le nord du département 

Son relief contrasté avec, au nord la vallée du Doubs qui va d’est en ouest, et au sud une zone de moyenne montagne le long de la frontière, a influé fortement sur la répartition territoriale des acteurs économiques, des équipements et des infrastructures (figure 2). Ainsi, la population et les emplois se concentrent au nord du département, traversé notamment par l’autoroute A36 et la ligne grande vitesse Rhin-Rhône. Les intercommunalités de Besançon et de Montbéliard regroupent, à elles seules, les deux tiers de la population et 71 % des emplois.

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4. L’agglomération de Besançon attire des actifs de Haute-Saône 

Peu d’actifs se déplacent quotidiennement entre les agglomérations de Besançon et de Montbéliard distantes de plus de 80 kilomètres et dont les profils socio-économiques sont très différents. Le Grand Besançon Métropole affiche une croissance démographique soutenue par un solde naturel positif (définitions) qui favorise le développement des services à la population. Fortement tertiarisé, il abrite notamment le Centre hospitalier régional universitaire et l’Université de Besançon (figure 3). Dans ce territoire, 25 500 actifs viennent travailler quotidiennement alors qu’un peu moins de 10 000 le quittent pour leur activité professionnelle. Conséquence de la périurbanisation, les entrants habitent pour près de la moitié dans des territoires limitrophes situés dans le département, essentiellement dans les intercommunalités du Loue-Lison et du Doubs Baumois, en croissance démographique. Les autres navetteurs sont nombreux à résider en Haute-Saône, dans le Pays du Riolais et le Val Marnaysien, et dans le Jura (figure 4).

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À l’inverse, les actifs quittant chaque jour la communauté urbaine ont un emploi dans les territoires à proximité, notamment dans le Doubs Baumois. Cette intercommunalité compte plusieurs grands employeurs dont le Centre hospitalier de Baume-les-Dames ou Termoformage à Autrechaux.

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Besançon, pôle à l’économie plutôt tertiaire ; Montbéliard davantage tourné vers l’industrie. 

Implantation des établissements d’au moins 150 salariés et effectifs salariés en 2015. 

Insee Analyses Bourgogne-Franche-Comté no 65 – Décembre 2019 

Les plus grands établissements de l’industrie et du tertiaire 

                                                Tranche d’effectifs salariés

Industrie 

PSA Automobiles – Sochaux 5 000 et plus 

PSA Automobiles – Valentigney 1 000-1 999

Flex-N-Gate – Audincourt 500-999

Peugeot Motocycles – Beaulieu Mandeure 200-499 

Flowbird – Besançon 200-499 

 

Tertiaire CHU de Besançon 5 000 et plus

 Département du Doubs – Besançon 1 000-1 999

Hôpital de Pontarlier 1 000-1 999 

Grand Besançon Métropole – Besançon 500-999 

Centre hospitalier spécialisé – Novillars 500-999 

Source : Insee, Clap 2015 

5. Nombreux flux quotidiens entre le Pays de Montbéliard et le Grand Belfort 

À l’extrémité nord-est du département, le Pays de Montbéliard Agglomération fédère un grand nombre d’équipementiers et sous-traitants de la construction automobile autour de Peugeot SA. Depuis 20 ans, le territoire a été fortement impacté par les transformations et restructurations industrielles liées à la mondialisation et la crise économique récente ; il continue à perdre des emplois avec une baisse de 8,2 % entre 2011 et 2016. En conséquence, sa population diminue sensiblement (– 2 % en 5 ans) et est plutôt âgée. La pauvreté monétaire y est également importante : 15,5 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en 2016, le taux le plus élevé des intercommunalités du département. Le Pays de Montbéliard entretient des liens forts avec l’extérieur : il accueille quotidiennement 18 200 actifs qui viennent y travailler quand 11 200 résidents ont un emploi ailleurs. Les déplacements domicile-travail se font surtout en provenance et à destination du Grand Belfort, plus tertiarisé et avec lequel il forme l’essentiel du Pôle métropolitain Nord Franche-Comté. Les entrants sont davantage cadres ou exercent une profession intermédiaire et travaillent dans l’industrie ; les sortants sont majoritairement employés ou ouvriers et exercent surtout dans le tertiaire et le secteur de la construction. Les navettes sont également nombreuses vers la Suisse : un quart des actifs quittant le Pays de Montbéliard travaillent de l’autre côté de la frontière dans le Canton du Jura. Le Pays de Montbéliard attire également des actifs résidant en Haute-Saône, principalement dans le Pays d’Héricourt. Il capte, dans une moindre mesure, des actifs habitant les Deux Vallées Vertes. Ce dernier territoire compte quelques grands établissements industriels (Profialis, Fromagerie Clerval) et attire aussi de la main-d’œuvre habitant le Pays de Montbéliard. Sa population, plutôt âgée et en baisse, a le niveau de vie médian le plus faible du département. 

6. Zone frontalière : des niveaux de vie plus élevés 

Bien que situés à l’extrémité est de la région et malgré un relief montagneux, les territoires frontaliers sont très attractifs pour les jeunes actifs qui trouvent sur le marché du travail suisse dynamique des opportunités d’emplois et des salaires plus élevés. Ainsi, de 30 à 50 % de leurs actifs, principalement des ouvriers qualifiés, vont travailler en Suisse. Ces territoires gagnent donc des habitants grâce aux excédents migratoires et naturels. Ils sont ainsi devenus très résidentiels et davantage artificialisés. Cette croissance démographique s’accompagne d’un développement d’équipements et de commerces, notamment dans les intercommunalités du Plateau de Russey ou de Montbenoît. La pauvreté monétaire est contenue. La population bénéficie de revenus globalement très élevés : sur l’ensemble des sept intercommunalités de la bande frontalière, le niveau de vie médian annuel de la population atteint 27 600 € en 2016, mais il cache de fortes disparités (figure 5)

INSEE65_Fig5

Le développement du travail frontalier, l’installation de Suisses attirés par les prix attractifs de l’immobilier en France génèrent des tensions importantes sur le marché du logement où le montant des transactions immobilières est élevé. Ils entraînent aussi à la hausse les prix à la location, impliquant un reste à charge conséquent pour les bénéficiaires d’une aide au logement. C’est notamment le cas dans le Grand Pontarlier où un quart de ceux résidant dans le parc privé consacrent plus de 39 % de leur budget à se loger en 2016, contre 22 % des bénéficiaires dans le Doubs et 17 % dans la région. 

Ainsi, entre 2011 et 2016, la croissance démographique dans le Grand Pontarlier s’est essoufflée, désormais portée uniquement par le solde naturel. Avec 27 000 habitants, il est néanmoins le territoire le plus peuplé de la bande frontalière. Son tissu économique, plutôt tertiarisé, compte plusieurs établissements de plus de 200 salariés dont le Centre hospitalier et de grandes enseignes commerciales qui attirent les consommateurs suisses par leurs prix plus faibles. Il comprend aussi des entreprises comme Schrader et Nestlé France. De ce fait, il attire des actifs qui viennent y travailler ; près d’un emploi sur deux est occupé par des personnes résidant ailleurs. En outre, c’est le territoire de la bande frontalière où la part d’actifs travaillant en Suisse est la plus faible, 30 %. Quand c’est le cas, ils vont principalement dans le canton de Vaud. Le Val de Morteau, deuxième espace le plus peuplé de la bande frontalière avec 20 400 habitants, est fortement tourné vers la Suisse. Il est desservi par la route très fréquentée des micro techniques entre Besançon et Neuchâtel et le train des horlogers, ligne reliant Besançon à la Chaux-de-Fonds. Un actif sur deux travaille en Suisse, souvent ouvrier qualifié dans l’industrie horlogère et de précision. De nombreux cadres y habitent et travaillent également de l’autre côté de la frontière. Ce territoire, devenu très résidentiel, est ainsi celui où le niveau de vie médian annuel est le plus élevé, 30 400 € en 2016. La part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est très faible (5,5 %) mais les personnes en situation de pauvreté monétaire ont un niveau de vie parmi les plus faibles du département (9 880 € annuels). 

7. Les Portes du Haut-Doubs sous double influence 

Au centre du département, sur les contreforts du Massif du Jura, les intercommunalités du Pays de Sancey-Belleherbe et celle des Portes du Haut-Doubs constituent deux espaces interstitiels spécifiques. Dans le Pays de Sancey-Belleherbe, très peu densément peuplé, l’économie est tournée vers l’agriculture qui concentre un quart des emplois. Sa population a un niveau de vie médian parmi les plus faibles du Doubs. Les Portes du Haut-Doubs, situées à mi-distance entre Besançon et Pontarlier forment un territoire bipolarisé. Bénéficiant de nombreuses voies de communication le reliant aux grands pôles d’emplois du département et à la Suisse, des ménages de jeunes actifs sont venus s’y installer. Son offre de services s’est développée et l’emploi a progressé du fait de son dynamisme démographique et de la jeunesse de sa population, 20 % ayant moins de 14 ans. En 2016, plus de la moitié des actifs résident et travaillent sur ce territoire agricole et tertiaire.  

Directeur de la publication : Moïse Mayo 
Rédactrice en chef : Isabelle Revillier 
25020 BESANÇON CEDEX 
Mise en page : 
Crédits photos : CRT, L. Cheviet 
ISSN : 2497-4455  Dépôt légal : décembre 2019 
© Insee 2019 

 

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La CUCM : un rôle central dans l’ouest de la Saône-et-Loire malgré les crises industrielles successives.

INSEE_66Le territoire de la Communauté urbaine du Creusot-Montceau (CUCM) est situé à la limite entre l’ouest de la Saône-et-Loire où  il anime un ensemble de territoires industriels, et l’est plus dynamique dont il bénéficie peu de la proximité. Organisée autour du Creusot  au nord et de Montceau-les-Mines au sud,  la CUCM offre un ensemble varié d’équipements et de services. Sa population, très ouvrière, est relativement âgée et peu diplômée. La perte de nombreux emplois depuis 40 ans a entraîné une importante baisse de la population, avec des départs notamment d’actifs et de jeunes. Sa tradition industrielle et sa position géographique loin des métropoles et de leur effet d’entraînement ont fortement influencé cette trajectoire. Des secteurs ont disparu sans que la création de nouvelles activités industrielles et le développement du secteur tertiaire ne compensent la totalité des pertes d’emplois de l’industrie. Cette dernière, historiquement très spécialisée, a subi les différentes crises. Elle reste très structurante et bénéficie de mesures de soutien, notamment le programme «Territoires d’industrie». La CUCM dispose de facilités d’accès vers Paris et Lyon. Elle attire des actifs qui viennent y travailler quotidiennement, mais dans l’ensemble, elle entretient des liens assez faibles avec l’extérieur. Benoît Leseur, Hélène Ville (Insee).

Le territoire de la Communauté urbaine du Creusot- Montceau (CUCM) regroupe 95 000 habitants et 34 000 emplois en 2016. Il est bien desservi, traversé par la Route Centre Europe Atlantique (RCEA) et une ligne TGV qui le relie à Paris et Lyon. Le territoire s’organise autour de deux pôles urbains, Montceau-les-Mines au sud et Le Creusot au nord. Il bénéficie d’un ensemble varié d’équipements et services, relativement bien répartis. Son caractère urbain et son positionnement géographique le placent comme un trait d’union entre les territoires en déclin démographique de l’ouest de la Saône-et-Loire et les zones plus attractives de l’est situées sur l’axe Mâcon-Chalon- Dijon (figure 1)

66_Fig.1

  1. Baisse de l’emploi : le revers d’une industrie historiquement très spécialisée.

Le poids économique de la CUCM repose sur son fort ancrage industriel. Il lui a permis de jouer un rôle central dans l’ouest de la Saône-et-Loire jusqu’au milieu des années 970 et aux premières crises dans ce secteur. Elle était alors le point de convergence d’un ensemble de territoires, Gueugnon, Autun, Digoin, Bourbon-Lancy, fédérés autour d’une même tradition industrielle. 

66_Fig.2

Le développement économique du territoire a longtemps reposé sur trois activités indus- trielles emblématiques et une industrie de main-d’œuvre : en 1975, les 3/4 de ses emplois industriels étaient concentrés dans les  mines, la métallurgie et le textile. Or, ces trois ont subi de lourdes pertes. Les mines ont disparu du territoire, le textile quasiment, et si la métallurgie, fortement mécanisée, y a toujours une place prépondérante, elle ne regroupe plus aujourd’hui que 3 000 emplois contre plus de 10 000 en 1975.  Pour autant, le soutien des politiques publiques aux activités renforce certaines d’entre elles, notamment la filière transport. Il s’appuie en particulier sur la création du Mecateamcluster à Montceau-les-Mines et les projets liés au programme « Territoires d’industrie ». Cependant, il ne permet pas de compenser les pertes d’emplois subies dans les industries de main-d’œuvre. Au total, depuis 1975, l’industrie a ainsi perdu 14 500 emplois, une baisse de 68 %. En 40 ans, l’économie s’est transformée dans la CUCM. L’emploi tertiaire s’est fortement développé avec 11 000 emplois tertiaires supplémentaires mais ils n’ont pas compensé la totalité des pertes de l’industrie (figure 2)

 

2. Des gains d’emplois tertiaires modérés

Depuis 1975, l’économie de la CUCM s’est affaiblie : l’emploi total a diminué de 22 % tandis qu’il augmentait de 3 % dans le territoire de comparaison (méthodologie) (figure 3). Ce dernier est composé de cinq autres intercommunalités (définitions) aux caractéristiques similaires, où notamment l’industrie est bien implantée, mais aux trajectoires fortement liées aux orientations industrielles de ces territoires. 

L’emploi industriel a diminué, dans des proportions équivalentes à la CUCM, dans les intercommunalités de Maubeuge et de Montbéliard qui avaient également une industrie très spécialisée en 1975. L’automobile à Montbéliard, la métallurgie et la sidérurgie à Maubeuge ont perdu des emplois mais sont toujours dominantes. Les intercommunalités de Haguenau, Cholet et Louviers ont été moins exposées et plus tardivement aux crises industrielles : Haguenau a conservé une industrie très diversifiée, Cholet a compensé ses pertes dans le textile par des gains dans l’agroalimentaire, plus difficile à délocaliser, et l’industrie chimique et pharmaceutique s’est fortement développée à Louviers. L’emploi tertiaire a moins augmenté dans la CUCM que dans le territoire de comparaison (+ 68 % contre + 111 %) et en particulier moins que dans les intercommunalités de Haguenau, Cholet et Louviers. En 2015, la CUCM compte moins d’emplois tertiaires par habitant que le territoire de comparaison. 

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Toutefois, depuis 15 ans, les pertes industrielles se sont ralenties. En parallèle, le secteur tertiaire a continué à se développer, ce qui a permis à l’emploi total de se maintenir entre 1999 et 2010. Ce secteur est en revanche en repli sur la période plus récente.

3. Un territoire éloigné des métropoles et peu lié à l’extérieur. 

La CUCM entretient des liens relativement faibles avec l’extérieur. Elle conserve un rôle central pour les territoires industriels en déclin démographique de l’ouest de la Saône-et- Loire (Digoin, Gueugnon, Autun), mais a peu de relations avec la partie est, plus dynamique. Elle entretient tout de même des liens avec Chalon-sur-Saône, cœur du pôle d’emplois important le plus proche, mais ces liens restent limités. Cette ville n’offre pas le rayonnement et la dynamique de Strasbourg, Angers ou Rouen, dont bénéficient respectivement les intercommunalités de Haguenau, Cholet et  Louviers. Cet éloignement géographique des grandes villes, et en particulier des métropoles, impacte la CUCM qui ne peut profiter de leur attractivité et de leur effet d’entraînement. 

En conséquence, même si les navettes domicile-travail (définitions) se sont développées depuis et vers la CUCM en 25 ans, elles restent bien inférieures à celles qui animent les territoires de comparaison (figure 4) ; 5 700 actifs font quotidiennement le trajet vers la CUCM pour aller travailler, et presque autant font le trajet inverse. Dans les intercommunalités de comparaison, ils sont deux à trois fois plus nombreux. La CUCM dispose pourtant d’une gare TGV qui la place à 1 h 20 de Paris et à 40 minutes de Lyon. Malgré ces.liaisons, elle attire peu d’actifs qui viennent s’installer sur le territoire pour travailler plus loin. Les trajets se font principalement vers Chalon-sur-Saône ; seulement 300 personnes vont travailler en Île-de-France et moins de 200 vont à Lyon (figure 5)

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Parallèlement, ceux qui viennent de l’extérieur pour travailler dans la CUCM sont principalement des actifs résidant en Saône- et-Loire (88 %). La plupart habitent à proximité, à Chalon-sur-Saône ou dans les intercommunalités de Gueugnon, Charolles et Autun ; 45 % des navetteurs vivent dans ces trois dernières, également très industrielles et en perte d’emplois.

INSEE Analyses Bourgogne-Franche-Comté N°66 – Décembre 2019.

 

 

L'éditorial·Nos synthèses par domaines.·Recherche digitale

L’Usinerie à Chalon-sur-Saône: le nouveau lieu totem de la French Tech.

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I. Nouveau nom et nouveau visage pour le Moulin de la sucrerie.

BCN était invitée en tant que partenaire de Nicéphore Cité, ce Mardi 17 Décembre 2019 , à la pose par Sébastien Martin, président du Grand Chalon, de la première pierre et au dévoilement du nom du projet retenu pour l’aménagement de la cité de l’économie créative et de l’ingénierie numérique. Ce sera donc l’Usinerie.  Ce nom est particulièrement bien choisi, car il rappelle les origines industrielles du site (raffinerie de sucre), et sa vocation technologique fondée sur 5 axes majeurs :

  • L’imagerie Numérique et les NTIC,
  • La réalité augmentée et la 3 D, le Blue Lemon, outil d’immersion virtuelle et Usine 4 D, simulation pour l’industrie du futur.
  • L’Intelligence Artificielle.
  • Le Big Data.
  • La R&D, l’enseignement, la formation et le tertiaire.

II. La Cité de l’économie créative et de l’ingénierie numérique.

C’est à la mi-2021 que s’installera la Cité de l’économie créative et de l’ingénierie numérique du Grand Chalon. « C’est un pôle de services technologiques de pointe dédié aux entreprises du territoire » rappelle le Grand Chalon. Moulin de la Sucrerie blanche, quai Saint-Cosme à Chalon-sur-Saône, le Grand Chalon créé la Cité de l’économie créative et de l’ingénierie numérique. Elle accueillera l’Institut Image Arts et Métiers Paris Tech, des équipes de Nicéphore Cité. Dotés d’un matériel haute technologie unique en Bourgogne-Franche Comté, ils formeront un pôle d’ingénierie numérique au service des industries, des entreprises et des start up.

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Plateau technique, Living Lab, Pépinière d’Entreprises, espace de coworking, Salles de projet et de créativité.

III. Un projet coordonné, pluripartenarial et futuriste.

Il n’est qu’à mentionner le nombre de partenaires présents ce 17 décembre, pour comprendre la vision et l’ambition du projet : « Faire du Grand Chalon la ville la plus attractive dans sa catégorie ». Et pour cela, s’inspirer par exemple des villes moyennes du Baden-Wurttemberg voisin (Pforzheim, pôle de recherche appliquée à l’industrie automobile), un modèle qui a fait la prospérité du Land.

Objectif : accéder aux 5 piliers de l’Industrie du Futur, cités plus haut en offrant : des espaces collaboratifs, une pépinière, des Fab Lab et l’Institut Image. L’ensemble sera regroupé dans plus de 2600m2 seront consacrés aux nouvelles technologies. Le site regroupera Nicéphore cité, l’institut d’image d’Arts et métiers Paris Tech, et la mission de développement économique du Grand Chalon.

La présence de l’état attestée par M. Gutton, Préfet de Saône & Loire, de la Région, représentée Mme Chopard, de l’administrateur du CNAM, de l’IUT, du représentant de l’UIMM M. Mahé, et de M. Platret, Maire de Chalon, témoigne du rôle fédérateur déterminant qu’a joué Nicéphore Cité, à travers sa présidente Mme Juliette Métenier-Dupont, chargée des NTIC au Grand Chalon.

IV. Bon vent à l’Usinerie !

Voilà un projet comme nous aimerions en voir plus souvent, qui prouve que le « mille-feuilles » administratif n’est qu’un obstacle de papier quand le vent de la volonté souffle assez fort : bon vent, voilà ce que nous souhaitons à l’Usinerie ! Nous avons tous en mémoire les exploits de l’ENSAM de Cluny, qui avait fait sa révolution, en re-construisant en réalité augmentée la prestigieuse Abbaye. Quand à BCN, nous serons de nouveau à Chalon le 17 Avril 2020,  avec nos startups, pour constater l’avancement des travaux !

L’Ours.

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