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Ouistreham.

L’actrice Juliette Binoche est une nouvelle fois impressionnante dans « Ouistreham », d’Emmanuel Carrère. Cette femme engagée et lumineuse a une passion communicative. L’article qui suit, composé de propos recueillis par Anne Michelet pour l’édition de Version FEMINA du 2 Janvier 2022 m’a paru digne d’être notre cadeau « virtuel » de membres de la Communauté BCN ; et cela pour au moins trois raisons :

  • J’ai participé pour l’Agence Orange, à la remise à Juliette Binoche du Prix du Festival du Film romantique de Cabourg, en 1996.
  • Ouistreham est pour notre famille, synonyme de la 1ère traversée de Brittany Ferries en direction de Portsmouth, inaugurée un 6 Juin, pour célébrer l’anniversaire du trajet inverse de l’opération Overlord. Ouistreham, c’est la plage Sword, et le Commando Kieffer et les 177 français qui se sont illustrés en prenant le Casino. Nous avions alors voyagé avec un groupe de vétérans anglais, qui rentraient des célébrations : une seule phrase m’est restée de leur témoignage : « Il y avait beaucoup de morts, partout ; il fallait faire attention pour ne pas marcher dessus».
  • Enfin, ma fille alors à l’école de journalisme, avait interviewé Florence Aubenas, à propos de l’ouvrage dont il sera question ici, et nous avions confronté nos visions de l’éthique, de la responsabilité du métier de journaliste.

Question Fémina : Après avoir lu Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, vous avez voulu en faire un film ?

Cédric Kahn, le metteur en scène, m’avait appelée pour que nous tournions un film ensemble mais, une semaine après, il m’informait qu’il laissait tomber, car Florence Aubenas ne voulait pas vendre ses droits. J’étais triste, car je trouvais l’expérience de ce livre essentielle. J’ai donc appelé Florence, qui m’a dit qu’elle n’accepterait qu’à une condition : Emmanuel Carrère devait écrire le scénario. J’ai pris rendez-vous avec lui pour le lui demander, en lui proposant aussi de le réaliser. J’avais vu la Moustache et son documentaire Retour à Kotelnich que j’avais beaucoup aimé et qui avait même été une source d’inspiration pour mon rôle dans Par effraction, d’Anthony Minghella. Emmanuel était alors en pleine écriture de son livre Le Royaume. J’ai donc profité de ce temps pour que l’on se rencontre régulièrement tous les trois.

Question Fémina : Ne deviez-vous pas aussi produire le film ?

Si mais à l’orée du tournage et du montage financier, Emmanuel n’a pas souhaité que je produise. J’ai accepté son refus immédiatement. C’était humiliant pour moi, au fond, mais cela m’a permis de mettre un pied à l’étrier pour entrer dans ce monde des invisibles. Emmanuel a été étonné que je réagisse si bien, mais je trouvais que le jeu en valait la chandelle.  On ne fait pas un film pour soi, mais pour les autres, pour son sujet. Ce changement n’a pas compliqué nos relations, car j’y allais en pleine conscience, de mon plein gré. Sa réaction traduisait davantage un manque de confiance en lui-même qu’en moi.

Question Fémina : Vous incarnez Marianne, une auteure qui veut écrire sur le travail précaire et sur la condition des femmes…

Florence Aubenas est allée à Caen pour vivre une expérience, comme un chercheur. Son objectif de départ étant de voir combien de temps elle mettrait pour décrocher un CDI avec le « faux » profil d’une quinquagénaire, sans diplôme, qui se retrouve seule après une séparation conjugale, dans un minuscule appartement. C’est la réalité de nombreuses femmes au foyer, de jeunes sans diplômes ou d’immigrés qui doivent survivre. Elle s’est vraiment mise en condition, se couchant tard et se levant en pleine nuit pour aller faire des ménages, comptant chaque euro pour payer l’essence de sa voiture d’occasion. Car, sans auto, il est difficile de travailler. Beaucoup font le chemin à pied, et marchent des kilomètres dans le noir, le froid et la peur. C’est une dimension que j’ignorais totalement. C’est la course aux euros, avec une pression constante et une fatigue extrême.

Question Fémina : Emmanuel Carrère souligne que vous avez été humble et généreuse. Comment l’alchimie prend-elle avec des non-professionnelles ?

Les actrices du film ont toutes eu des expériences réelles dans le milieu du nettoyage ou du travail à l’usine. Emmanuel voulait que le film soit au plus proche de leur réalité. Dans cette optique, même s’il est un auteur reconnu, il n’était pas accroché à l’écriture de son scénario, mais ouvert à une façon de parler qui était plus proche d’elles. De mon côté, ce qui m’importait, c’était qu’elles, et eux tous soient en confiance pour donner le meilleur d’eux-mêmes. Et tous, dans leur singularité, dans leur rythme, ont joué le jeu. Heureux et excités au fond d’être filmés dans leur réalité transposée dans un film et engagés dans leur responsabilité d’être vrais par rapport à ce qu’ils savent de leur quotidien, comme des reporters. Pendant plus d’un an, avec l’aide de la coach Elsa Pharaon, Emmanuel a filmé ces femmes et les a préparées au tournage. Au fil des prises, j’étais heureuse de voir la confiance naître entre eux et nous. Elles étaient toutes naturellement très douées, en particulièrement Hélène Lambert, avec qui j’ai joué plus longtemps.

Question Fémina : Laquelle est en colère en apprenant que Marianne est en réalité une journaliste…

Certaines femmes ayant partagé son quotidien pendant son séjour à Caen se sont senties trahies par Florence, qui a infiltré leur milieu en cachant son vrai métier, celui de journaliste et d’auteure. Mon personnage dans le film traverse ce malaise et est confronté à ce mensonge. Mais aurait – elle pu, avec autant d’authenticité, voir, comprendre, sentir cette réalité, ces amitiés qui font qu’un humain peut résister à la dureté de cette vie-là, en dévoilant sa réelle identité ? Je pense que sa réelle intention était d’aider, non de trahir. Son choix était radical, mais sans doute nécessaire. Mais le sentiment de trahison reste authentique chez le personnage d’Hélène, comme il l’a été  pour l’amie de Florence, à l’époque. C’est une situation délicate que le film aborde, que le livre ne révèle pas, juste quelques phrases à la fin. C’est un sujet qui me tient à cœur car, actrice, il m’est arrivé parfois de ma faire passer pour quelqu’un d’autre pour sentir une réalité, je pense notamment aux Amants du Pont-Neuf.

Question Fémina : Avant le tournage, étiez-vous consciente de la difficulté du quotidien de ces femmes sur les ferries ?

Je ne pouvais même pas l’imaginer. Elles sont sous tension permanente, car tout doit être fini avant que le bateau quitte le quai. C’est la nécessité et leur solidarité qui les tiennent debout. On voit chez ces femmes des corps usés par les années, des visages marqués, mais aussi une résistance à la tempête, avec du maquillage, de la coquetterie… Le tout doublé d’une dignité bouleversante, malgré le manque de reconnaissance qu’elles subissent au quotidien. Cela dit, je crois que les conditions de travail sur les ferries ont un peu changé depuis la publication du livre de Florence Aubenas.

Question Fémina : Comment êtes-vous entrée dans la peau de Marianne, corvéable à merci ?

Je suis arrivée la veille du tournage, épuisée et grippée, dans une situation familiale fragile, mon père étant très faible. L’état d’épuisement dans lequel je me trouvais a été ma porte d’entrée dans le film. Je voulais depuis longtemps parler des petits métiers, des personnes qui travaillent dur et que l’on ne voit pas, les « invisibles » comme Florence l’écrit. Ce sujet devrait certainement refléter mon histoire familiale, ma grand-mère maternelle, une Polonaise arrivée en France pendant la seconde Guerre Mondiale, divorcée avec deux enfants, ne parlant pas français, a dû s’adapter à une nouvelle vie. Elle s’est inventée couturière, et par la suite, cuisinière, après avoir vécu une vie aisée en Pologne, avec son mari français. Ma mère, elle, a fait des ménages, étudiante, pour survivre. J’ai moi-même été caissière à 20 ans. Faire le ménage est une activité que j’ai appréciée tôt, car ma mère nous avait appris à nettoyer, fenêtres ouvertes, Vivaldi à fond, à frotter,  repasser,  laver, balayer !

Question Fémina : Au regard de votre histoire, ce sujet vous tenait d’autant plus à cœur ?

En tant qu’actrice, j’aime observer pour comprendre ce qui se joue, quel est le ressenti, quelle est la pensée, quelles sont les conditions de vie… Et je voulais faire un film sur les femmes de ménage depuis longtemps. Les petits métiers sont admirables : il y a un rapport au service et à l’humilité qui me touche. Ces personnes sont indispensables, mais malheureusement parfois  – souvent – méprisées. Un regard qui ne les voit pas, un salaire de misère, un manque de respect dans des lieux laissés dégoûtants. C’est du mépris, même si l’on ne sait pas qui passera le balai après… Pendant le tournage des Amants du Pont-Neuf, j’avais rencontré une fille qui travaillait dans les hôtels et m’avait raconté dans quel état les clients laissaient délibérément leur chambre. C’est aussi ce que vivent les femmes de ménage sur les ferries, qui nettoient des cabines immondes. Mais je suis persuadée que l’on peut s’éduquer, apprendre, changer de regard.

Question Fémina : A travers un film, ou un livre, par exemple ?

Peut-être qu’avec Ouistreham, certains prêteront davantage attention à ces travailleurs de l’ombre. Il suffit d’un geste, d’un mot, d’un regard, d’un sourire pour leur donner leur juste place, les faire exister et comprendre qu’il n’y a pas de hiérarchie dans ce que l’on donne. L’intention de son travail est le véritable jet de vie, sa réelle participation au monde. Pas ce que l’on fait, mais comment on le fait. Le grand est aussi dans le petit. Une personne qui fait le ménage met de l’énergie dans un lieu. Quand ces êtres sont respectés, une énergie positive se dégage de l’endroit : c’est un cercle vertueux. J’ai deux personnes qui travaillent chez moi, et je le vois, quand le rapport est humainement agréable, ça change tout. Elles ont leur famille, mais font aussi partie de la mienne. Personne n’est plus important que l’autre, il y a seulement des tâches différentes.

Question Fémina : Avez-vous transmis ces valeurs à vos deux enfants ?

Difficilement, mais il y a des progrès ! [Rires ] Comme je travaillais beaucoup, j’avais quelqu’un à la maison qui faisait le ménage à leur place. Pour transmettre ces choses, il faut parfois une confrontation ou, bien mieux, inventer des jeux pour transformer la tâche en activité ludique. Mais cela demande du temps et de l’énergie. Et puis, il ne faut pas non plus tomber dans l’excès. Le bazar n’envoie pas d’ondes positives, mais la maniaquerie est tout aussi contraignante et paralysante. Quand je peins ou que je cuisine, par exemple, je ne veux pas tout ranger tout de suite. J’aime être perdue dans la couleur ou les odeurs, j’ai besoin de mon petit « foutoir ».

Question Fémina : Vous rentrez de sept mois aux États-Unis, où vous avez beaucoup tourné. Comment était-ce ?

J’ai souvent travaillé à l’étranger. J’avais vécu six mois à New-York pour une pièce de théâtre. Mais c’est la première fois que j’étais aussi loin de mes enfants, aussi longtemps, sans pouvoir revenir à Paris à cause du Covid-19. Ils sont grands aujourd’hui, n’ont pas autant besoin de moi, mais ils m’ont manqué. Comme toute ma vie ici. Je suis étonnée de voir tout ce que j’ai oublié, d’ailleurs y compris mon code d’entrée !

Question Fémina : Qu’avez-vous tourné là-bas ?

Je suis d’abord allée dans le Mississippi  pour Paradise Highway, un film d’Anna Gutto, où je joue une conductrice de poids lourd. Je n’ai pas eu mon permis, mais je sais conduire un dix-huit roues avec treize vitesses ! Je suis ensuite partie cinq mois en Géorgie, à Atlanta, pour tourner The Staircase, une série pour HBO, avec Colin Firth, Sophie Turner, Toni Colette… C’est une fiction tirée de l’histoire vraie de Michael Peterson, un auteur de romans policiers accusé d’avoir tué sa femme. Je joue la monteuse du documentaire Soupçons, que le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade avait consacré à cette affaire.

Question Fémina : Vous êtes la même actrice quand vous jouez en français ou en anglais ?

C’est libérateur de jouer en anglais, mais ça me demande évidemment plus de travail. Ce qui est formidable, c’est quand on oublie la langue dans laquelle on joue. L’intention derrière les mots est l’essentiel, comme dans la  vie !

Question Fémina : La passion ne semble jamais vous avoir quittée ?

L’un des secrets est de ne jamais se répéter et d’aller vers des horizons nouveaux, qui paraissent impossibles.

Question Fémina : Vous avez des projets en France ?

Je vais tourner dans le prochain film de Christophe Honoré, le Lycéen, et je finis le documentaire de Marie-Monique Robin, la Fabrique des Pandémies. Je repars à l’étranger pour interviewer des scientifiques et essayer de comprendre le lien entre la destruction de la biodiversité et les pandémies. Si l’on ne respecte pas notre environnement, on se met en danger. Les pandémies ne  s’arrêteront pas avec le Covid-19.

Question Fémina : Malgré le contexte, qu’espérez-vous pour 2022 ?

Nous devons faire jaillir en nous une nouvelle énergie et une nouvelle conscience en traversant ces temps incertains. Nous ne pouvons plus continuer comme avant, cela veut dire nous remettre en question, toute cette vie industrielle qui nous tue à petit feu, mais à la vitesse grand V aussi. J’espère que la solidarité nous sauvera, que le retournement du cœur se fera. Une vague de jeunesse nous pousse à changer, je souhaite qu’ils gardent le cap et balaient les vieilles idées déjà dépassées, car il y a du ménage à faire !

Question Fémina : Et pour votre vie privée ?

Je suis heureuse de retrouver ma mère et ma famille. Mon fils prend son envol, il part de chez moi cette année et je m’en réjouis pour lui, c’est un nouveau chapitre. Ma fille, elle, est à la maison et, apparemment, elle n’a pas très envie de s’en aller pour l’instant ! [Rires.]

Ouistreham, d’Emmanuel Carrère.  Sortie le 12 janvier.

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