Développement personnel

L’esprit critique, ça se travaille !

A l’heure où nous sommes bombardés d’informations, il est indispensable d’apprendre à faire le tri dans ce que nous lisons ou entendons. On vous dit comment.

On est tous persuadés d’avoir l’esprit critique. Pourtant, il suffi de peu pour que la pensée s’emballe. « Boulimique de savoirs, mais sans boussole, j’ai dérivé sur ce grand océan qu’est Internet pour le meilleur mais aussi pour le pire. Les pyramides de Gizeh n’étaient pas construites par les Égyptiens ? j’ai tout gobé et diffusé l’info autour de moi. Lorsque j’ai compris que c’était complètement bidon, je me suis pris une grosse claque », raconte Victorien Draperon, chargé de recrutement chez Crit. Mais comment est-ce possible ? Il faut savoir que le cerveau fonctionne avec deux types de stratégie pour résoudre les problèmes, explique Olivier Houdé, professeur de psychologie du développement à l’Université de Paris. D’une part les heuristiques : pensées automatiques et intuitives, rapides mais peu fiables, donnant naissance aux préjugés, aux erreurs de perceptions, aux routines ; d’autre part, les algorithmes, pensées rationnelles, plus lentes mais plus fiables. Une troisième est à l’oeuvre : le système inhibiteur – ou esprit critique – qui vient bloquer le système heuristique pour contrer contrer nos erreurs de jugement et activer celui des algorithmes. C’est le signale « stop » du cerveau ! Une compétence qui n’est pas innée. Pour accéder à une vraie réflexion logique et rationnelle, il faut parvenir à penser « contre soi ». Bonne nouvelle; cela s’apprend à tout âge !

I. Faites preuve d’Humilité cognitive.

Nous sommes enclins à faire coller les faits à nos croyances. Une tendance accentuée chez « les personnes intelligentes », selon les chercheurs de l’Université Yale, aux États-Unis. « Il s’avère que l’intelligence n’est pas toujours utilisée pour mieux comprendre les arguments d’autrui, mais plutôt pour former des contre-arguments à tout discours qui contredit une position préalable, rapporte Nicolas Gauvrit, chercheur en sciences cognitives à l’École pratique des hautes études, à Paris. De plus nous avons tendance à surestimer notre compréhension de certains mécanismes ou la fiabilité de nos souvenirs, alors que ce nous avons enregistré dans les profondeurs de notre esprit ne sont en réalité que des esquisses floues sur lesquelles le cerveau brode et reconstruit », poursuit-il.

Le bon réflexe. Quand le sujet abordé échappe à notre domaine de compétence – l’ARN messager pour le vaccin si vous n’avez pas suivi d’études de biologie, par exemple -, résistons aux amalgames simplistes. Acceptons de ne pas tout savoir !

II. Identifiez vos travers de pensée.

L’être humain se méfie de l’inconnu et du hasard. Son activité préférée ? Prédire, catégoriser, détecter des causes, des intentions… Le « pensée magique » ou la « théorie des synchronicités » en serait la démonstration. Selon l’économiste Jérôme Boutang et le mathématicien Michel de Lara, cette capacité à créer du sens et à interpréter notre environnement, quitte à commettre des erreurs de jugement, est un héritage de nôtre passé, nous aurions ainsi gardé certains modes de pensée remontant aux temps où l’homme vivait dans une nature hostile et où, par instinct de survie, il valait mieux anticiper les dangers en prenant un bâton, tordu pour un serpent, par exemple. Problème : ce qui pouvait nous servir dans un environnement dangereux ne nous est plus d’aucune utilité dans notre monde moderne pour traiter les informations. Bien au contraire !

Le bon réflexe. Apprenons à détecter ce que les chercheurs « biais cognitifs » : « biais de confirmation » (prendre uniquement en compte les faits ou les arguments allant dans le sens de nos croyances), « biais de causalité » (imaginer une relation de cause à effet entre deux phénomènes pourtant décorrélés), « biais de généralisation » (prendre la partie pour le tout), « biais d’intention » (voir des intentions derrière les phénomènes, même s’ils concernent des objets inertes), « biais de proportion » ( associer forcément de grandes causes aux grandes conséquences), « biais de présomption » (imaginer que tout se passera comme prévu)… Pour ne citer que les plus courants.

III. Cultivez l’art du doute.

« Il ne s’agit pas de douter de tout mais d’utiliser le doute comme un moyen, pas une fin ». recommande Nicolas Gauvrit. Cette posture critique, qui fait lap art belle à la démarche hypothético-déductive, porte un nom : la zététique. Elle est définie par son créateur, le biophysicien Henri Broch, comme « l’art du doute ». pour résumer, elle consiste à mener une enquête rigoureuse sur un sujet, à la manière d’un chercheur ou d’un journaliste.

Le bon réflexe. Méfions-nous des réseaux sociaux, dont les algorithmes favorisent les « bulles de savoir », de l’entre-soi sur les forums… Pour conter le « biais de confirmation », mieux vaut s’ouvrir aux arguments contradictoires, en lisant un journal qui « n’est pas de votre bord politique », en variant les moteurs de recherche, en discutant avec des gens qui ne pensent pas comme vous, on garde de l’énergie pour les sujets que nous avons envie de creuser.

IV. Adoptez une mode de raisonnement probabiliste.

La logique binaire de type « vrai ou faux » nous pousse à l’erreur, car aucune affirmation n’est parfaitement sûre. « L’esprit critique est la capacité à bien ajuster le degré de confiance accordé à une information, analyse Nicolas Gauvrit. Cela nécessite, bien sûr, de prendre en compte nos propres biais mais aussi la crédibilité » de la source. Or, il faut garder à l’esprit que l’indice d’autorité prime sur l’indice de compétence. Un expert à la personnalité charismatique qui s’exprime avec aplomb devant les caméras de la télévision est toujours plus convaincant qu’un chercheur inconnu qui publie ses recherches dans une revue spécialisée.

Le bon réflexe. Quand nous avons accès à une information, commençons par noter sur une échelle de 0 à 10 son degré de fiabilité: faible (3/10) si elle provient de la bouche d’une seule personne, moyen (5/10) si un expert la confirme, fort (8/10) si un comité scientifique la valide. Et n’hésitons pas à la faire évoluer en fonction des éléments qui nous parviennent. Attention au discours obscur et bien ficelé, forcément intelligent et intéressant puisqu’on ne le comprend pas, et à l’inverse, au pouvoir des anecdotes, des témoignages vivants, (Un ami m’a dit que…), plus frappants que de froides données statistiques. Quant au « syndrome de Galilée » – se fier davantage à quelqu’un qui a une voix dissidente et qui refuse de « suivre le troupeau », c’est « encore un tour que nous joue notre cerveau.

V. Apposez un filtre rationnel sur vos émotions.

« Il arrive que les informations émotionnelles envahissent nos pensées conscientes au point de les distordre, souligne Nicolas Gauvrit. On sait aujourd’hui que les situations anxiogènes modifient nos perceptions ». Selon Olivier Houdé, trois émotions, dites contrefactuelles , peuvent toutefois nous aider à entrer en résistance cognitive : le doute, la curiosité et le regret. « Il est tout à fait possible, à partir de ces émotions, de traquer puis d’identifier nos erreurs de perception, assure le chercheur. En graduant l’intensité de chacune sur une échelle de 1 à 10, on connecte le cerveau émotionnel, situé dans le lobe limbique, et le centre de l’inhibition, le cortex préfrontal, pour renforcer l’esprit critique.

Le bon réflexe. « Prenons l’émotion ou l’intuition comme une information qui n’est pas fiable à 100 %, mais nous met sur la voie de ce qui est juste ou non (« j’ai l’impression que… ») , puis passons au crible du raisonnement », recommande Nicolas Gauvrit. Sauf si l’émotion est trop forte : il est alors impossible de penser de manière rationnelle. Quand on est submergé par la colère ou qu’on est « scandalisé », le plus sage est alors de remettre notre jugement à plus tard.

Victorien Draperon : « Comment développer l’esprit critique avec la zététique », conférence TEDx février 2019.

Olivier Houdé : Auteur d e « Comment raisonne notre cerveau », Que sais-je ?

Nicolas Gauvrit : Auteur, avec Sylvain Delouvée, de Des têtes bien faites, PUF.

Jérôme BoutangMichel de Lara : Coauteurs des Biais de l’esprit. Odile Jacob.

Article paru dans Version Fémina de Septembre 2021 – Publié par Valérie Josselin.