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L’écrivain Michel Le Bris est mort

Spécialiste de l’œuvre de Robert Louis Stevenson, créateur du festival Étonnants voyageurs à Saint-Malo, Michel Le Bris est mort, samedi, à l’âge de 76 ans, a annoncé sa famille.

Par Alain Beuve-Méry et Raphaëlle Leyris

Vous allez dire : il s’est pris un coup de soleil… car cet article n’est pas d’hier, ni même d’avant-hier, ce qui eût encore passé pour décent, s’agissant d’une nécrologie digne de ce nom. Sauf que la date de ce décès se place dans la nuit du 29 au 30 Janvier 2021. Force est donc de reconnaître qu’à moins de lire « Le Monde » ou de venir dans l’Ouest plusieurs fois par an, vous n’entendrez parler que du « déclin des langues régionales », mais pas forcément des grands esprits qui d’ici, ont porté l’Histoire de France. Jugez-en plutôt :

Combien de vies peut-on faire tenir dans une seule ? Combien de passions ? Michel Le Bris s’est astreint à multiplier les unes et les autres sans compter, lui qui fut écrivain, éditeur, journaliste, directeur de festival, après avoir été militant d’extrême gauche – et sans jamais cesser d’être un fameux connaisseur du romantisme allemand comme du free-jazz, de la piraterie et des explorateurs en tout genre, un amoureux jamais las de la baie de Morlaix qui l’avait vu naître, en même temps qu’un fou de voyages et particulièrement d’Amérique.

Michel Le Bris est mort dans la nuit du vendredi 29 au samedi 30 janvier à l’âge de 76 ans, a annoncé sa famille dans un communiqué publié sur le site du festival Etonnants Voyageurs, dont il était le fondateur. Né de père inconnu, à Plougasnou (Finistère), le 1er février 1944, dans une famille pauvre mais où les livres ont leur place, il est très tôt un élève exceptionnel encouragé par ses instituteurs. Pour combler les attentes de sa mère, justifiera-t-il par la suite, et tout en étudiant la philosophie, il entre à HEC, dont il sort diplômé en 1967, année où il devient rédacteur en chef de la revue Jazz Hot en même temps qu’il participe aux débuts du Magazine littéraire, aux côtés de Jean-Jacques Brochier.

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Bientôt se produit le premier grand coup de tonnerre de sa vie avec Mai 68, qu’il décrira comme « une aventure intellectuelle exceptionnelle » et « un moment de grâce » dans Nous ne sommes pas d’ici (Grasset, 2009). Débute alors son histoire au sein de l’organisation Gauche prolétarienne (GP), qui le fait connaître, quand, en 1971, il prend la tête du journal La Cause du peuple à la suite de Jean-Pierre Le Dantec, incarcéré. Il est à son tour condamné à huit mois de prison pour « délit d’opinion ». Les murs de Paris se couvrent aussitôt du slogan « Libérez Le Bris et Le Dantec. » Jean-Paul Sartre, inembastillable, succédera aux deux Bretons.

De la Gauche prolétarienne à « Libération »

Après sa sortie de prison, le compagnonnage entre Le Bris et l’auteur des Mots passe par la collaboration à J’accuse, le mensuel de la GP, avec laquelle il rompt bientôt, puis par sa participation active à la création du journal Libération, en 1973.

L’année suivante, Le Bris et Sartre, rejoints par Le Dantec, lancent une collection de livres de reportages, « La France sauvage », successivement accueillie par Gallimard et par Les Presses d’aujourd’hui. Sa carrière d’éditeur l’emmènera chez Payot, Phébus, Flammarion, où il crée la collection « Gulliver », puis chez Hoëbeke (« Étonnants voyageurs », bien sûr).

S’il a fait paraître comme auteur quelques textes depuis 1970, il estime que son premier livre d’importance est L’Homme aux semelles de vent, qui sort en 1977 chez Grasset. Le premier d’une série de manifestes qu’il consacrera à une « littérature aventureuse » ; un ouvrage, aussi, témoignant de la distance prise avec tout dogmatisme politique. Il y affirme que l’héritage de Mai, pour lui, est d’avoir rendu possible « le retour à la fiction et au poème ».

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Il y évoque aussi les romantiques allemands, et leur pari sur l’imagination créatrice – il y reviendra dans Le Paradis perdu (Grasset, 1981) puis dans le Journal du romantisme (Skira, 1981). Son livre suivant, La Porte d’or (Grasset, 1986), naît d’un long voyage en Californie, qui lui permet d’exhumer un inédit de Robert Louis Stevenson, avant qu’il ne publie sa correspondance, et ne se démène au fil des ans pour faire mieux et plus lire celui auquel il consacre Pour saluer Stevenson (Flammarion, 2000)

Pour une « littérature-monde »

Sans conteste, cependant, l’une des grandes aventures de sa vie est le festival Étonnants Voyageurs, qu’il crée en 1990 à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) et qui deviendra le plus gros rassemblement de lecteurs de l’Hexagone, après le Salon du livre de Paris.

Se tenant invariablement le week-end de la Pentecôte, la manifestation rassemble d’abord une bande de copains, autour de Nicolas Bouvier (1929-1998) et de son Usage du monde, vade-mecum de Michel Le Bris. Lire aussi  Étonnants Voyageurs, un festival littéraire en ciré jaune

Étonnants Voyageurs ne cesse de prendre de l’ampleur, s’ouvre aux expositions de photos, aux films, aux documentaires, se décline à l’étranger – Bamako, Dublin, Sarajevo, Port-au-Prince, Haïfa… En 2007, avec son complice Jean Rouaud, il lance, contre le concept de littérature « francophone », le manifeste « Pour une “littérature-monde” en français », d’abord publié le 16 mars 2007, dans Le Monde, et signé par quarante-quatre auteurs.

En 2015, il transmet le flambeau de Saint-Malo à sa fille Mélani. Son dernier essai, Pour l’amour des livres (Grasset, 2019), est un « acte de remerciement » à l’égard des textes qui l’ont construit. Et qui n’ont jamais cessé de passionner celui qui a toujours voulu, comme l’exhortait Mai 68, mettre l’imagination au pouvoir.

Michel Le Bris en quelques dates

1er février 1944 Naissance à Plougasnou (Finistère)

1971 Directeur de La Cause du peuple, il passe huit mois à la prison de la Santé

1977 L’Homme aux semelles de vent (Grasset)

1990 Première édition du festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo

2007 Manifeste « Pour une “littérature-monde” en français »

2008 La Beauté du monde (Grasset)

30 janvier 2021 Meurt à Janzé (Ille-et-Vilaine)