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Éditorial : un grand homme de l’industrie.

Paru dans l’Entretien du Dimanche le 31 Janvier, voici le témoignage de Louis Gallois, qui à 77 ans vient de quitter ses fonctions de président de directoire de PSA. Retour sur le parcours du « plus beau CV de l’industrie française », qui a également multiplié les engagements au profit des moins favorisés.

Louis Gallois

Le Bien Public : Dans votre carrière, vous avez affronté les chocs pétroliers (1973 et 1979), la crise financière (2008) et maintenant la crise du Covid…

Louis Gallois :  » Nous n’avons jamais traversé une telle crise ! C’est une crise mondiale qui ne vient pas de l’intérieur du système économique, d’un impact jamais vu en dehors des guerres… Et surtout, elle génère énormément d’incertitude, elle paralyse les investissements. »

Le Bien Public : « Une crise mondiale, dont la Chine semble tirer avantage…

Louis Gallois :  » Elle est la seule grande économie qui aura connu la croissance en 2020. Il y a maintenant 3 grands blocs dans le monde. Et l’Europe doit jouer son rôle, sinon elle deviendra le terrain de jeu de l’affrontement entre les États-Unis et la Chine. »

Le Bien Public : « Un rôle autonome, ou avec les États-Unis ?

Louis Gallois : « Autonome. Les États-Unis sont évidemment nos alliés, mais après Obama, qui avait commencé à prendre ses distances, et après Trump, l’Europe doit apprendre à compter sur ses propres forces, fixer des règles du jeu qui la mettent à parité avec les autres. Nous assistons à une régionalisation des chaînes de valeur en Chine et aux États-Unis, l’Europe doit s’y engager aussi… »

Le Bien Public : Vous parlez de régionalisation, d’autres de « relocalisation ».

Louis Gallois : « Je préfère parler de réindustrialisation. Certaines relocalisations peuvent être nécessaires dans l’alimentaire ou la santé, mais il ne s’agit pas de relocaliser l’industrie d’il y a vingt ans : nous voulons l’industrie des vingt prochaines années, plus technologique, plus haut de gamme, plus verte, tournée vers des marchés émergents. »

Le Bien Public : « Avec quel espoir pour nos vieilles régions industrielles ? A Sochaux, l’usine Peugeot emploie moins de 8.000 salariés, contre plus de 40.000 il y a trente ans…

Louis Gallois : « L’automobile fait partie des industries de l’avenir, mais il est clair que l’on construit plus de voitures avec moins de personnes, et on ne refera pas des usines de 40.000 personnes… Ces régions ont beaucoup souffert, elles se sont épuisées dans ces drames industriels. Je me souviens d’être allé faire du ski à La Bresse (Vosges) et je voyais le long de la route ces usines fermées, « à vendre »… Personne ne rachète ces usines, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’espoir, dès qu’on rassemble les énergies. Voyez le bassin d’Oyonnax la vallée de l’Arve ou le Creusot : je me souviens avoir eu à gérer la faillite de Creusot-Loire (en tant que Directeur Général de l’Industrie, en 1983), m’être rendu sur place protégé par des CRS… Aujourd’hui, le territoire du Creusot a retrouvé son dynamisme industriel, il lui reste à le faire savoir. La chance de ces territoires est que l’industrie n’aime pas les métropoles, où le terrain est rare et cher. »

Le Bien Public : « A condition d’être compétitif…

Louis Gallois : « La compétitivité est indispensable, mais je préfère parler plus globalement d’attractivité : il faut que l’industrie se sente bien sur son territoire, avec des services publics, des médecins, évidemment Internet et demain la 5G, car il n’y aura pas d’industrie technologique sans 5 G ! C’est en partant des territoires qu’on pourra refaire le tissu industriel français. L’autre levier, c’est la reconquête française des technologies clés, comme le numérique ou l’intelligence artificielle.

Le Bien Public : « Vous avez dirigé des entreprises très différentes… Quelles sont les qualités d’un patron ? ».

Louis Gallois : « Je n’en sais rien… Il faut avoir une bonne santé, bien dormir la nuit… Je citerai Carlos Tavarès (DG de Stellantis), dans un récent entretien : « J’ai besoin d’un équilibre entre ma vie familiale, ma vie sportive, ma vie professionnelle… » Il a raison : j’ai toujours cloisonné, pour ne pas me laisser envahir par le métier ».

Le Bien Public : « Aujourd’hui, un PDG du CAC 40 perçoit 78 fois la rémunération moyenne des salariés de son entreprise. C’est justifié ?

Louis Gallois : « C’est à la fois assez incompréhensible pour les gens, et en même temps « lié à un marché » des patrons, qui est une réalité. Quand je suis passé de la SNCF à EADS, mon salaire a été multiplié par dix, ça m’a fait un choc… »

Le Bien Public : « Vous aviez alors demandé une diminution de ce salaire …

Louis Gallois : « Et on m’a expliqué que je risquais de dévaloriser l’entreprise, que cela allait peser sur toute la hiérarchie… A chacun de se faire son opinion. Mais je ne crois pas que l’on puisse légiférer sur le sujet. »

Le Bien Public : « Vous avez donné votre nom à un rapport – le rapport Gallois – qui plaide en novembre 2012 pour un « choc de compétitivité ».

Louis Gallois : « Ce rapport est tombé au bon moment, l’opinion publique prenait conscience que la désindustrialisation devenait un drame national… Cela a permis de faire émerger la notion de « compétitivité », qui était jusque-là un mot tabou, au moins à gauche. C’était l’offre qui était malade, pas la demande. D’où le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi (C.I.C.E.) et le pacte de responsabilité… Le Plan de relance actuel prévoit 30 milliards pour l’industrie ; cette politique de l’offre doit être poursuivie avec persévérance, car il faudra vingt ans pour reconquérir l’industrie.3

Le Bien Public : « Un volet du rapport Gallois est resté sans suite, votre plaidoyer pour « un nouveau pacte social »…

Louis Gallois : « Oui, cela manque pour qu’un pays aussi éruptif que la France ne perde pas une partie de son énergie dans des batailles internes. Ce nouveau pacte social, sans abandonner les acquis de 1945 comme la Sécurité sociale, doit prendre en compte l’aspiration des gens à participer aux décisions qui les concernent. Dans les entreprises, cela veut dire, en particulier, une présence plus importante dans les conseil d’administration des salariés, qui expriment la voix des entreprises et en connaissent la réalité intime. »

Le Bien Public : « Vous présidez le fonds d’expérimentation « Territoire zéro chômeur de longue durée ». C’est un objectif atteignable ?

Louis Gallois : « Sur les dix territoires retenus, deux l’ont déjà atteint : tout nouveau chômeur de longue durée qui le veut, peut être embauché. Ce n’est pas facile, mais c’est possible si tout le monde s’engage. Le chômage de longue durée est la gangrène du corps social : des fils n’ont jamais vu leur père travailler… Et cette expérimentation démontre l’utilité de l’économie sociale et solidaire, trop sous-estimée ».

Propos recueillis par Francis Brochet. – Le Bien Public du Dimanche 31 Janvier 2021.

Au Cercle des Investisseurs.

BIO EXPRESS

Né le 26 Janvier 1944 à Montauban. HEC, ENA en 1972. Adhésion à la CFDT et au Parti Socialiste.

  • 1981 : directeur de cabinet de Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Recherche, puis Directeur Général de l’Industrie, retour en 1988 au côté de Jean-Pierre Chevènement à la Défense.
  • PDG de la SNECMA (1989), d’Aérospatiale (1992), de la SNCF (1996), d’EADS-Airbus (2006 – 2012).
  • 2012 : Commissaire général à l’investissement, auteur d’un rapport sur la compétitivité.
  • 2014 : Président du conseil de surveillance de PSA.
  • Président de la Fédération Nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS, devenue FAS), président du fonds « Territoire zéro chômeur de longue durée », co-président de La Fabrique de l’Industrie.