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Jean Sans peur : un diplomate « musclé ».

Jean 1er de Bourgogne naît au palais ducal de Dijon en 1371 et meurt sur le pont de Montereau-Fault-Yonne en 1419, en présence du dauphin de France, le futur Charles VII.

Jean-Sans-Peur

L’exposition “Jean Sans Peur (1419-2019)” proposée par les Archives Départementales de la Côte-d’Or, présentait la vie de Jean 1er de Bourgogne, à travers une vingtaine de documents (traités, de paix ou de mariage, documents comptables, sceaux, lettres échangées avec le dauphin de France ou l’héritier d’Angleterre, illustrations issues de tableaux et d’enluminures…). Les documents présentés reviendront sur des événements marquants de sa vie : la croisade de Nicopolis en 1396, l’assassinat de Louis d’Orléans, frère du roi, en 1407, dont il est l’instigateur, ou sa propre mort sur le pont de Montereau.

Depuis quelque temps, je voyais passer cet entrefilet insistant sur l’exposition aux archives départementales, 8 Rue Jeannin, commémorant le 600e Anniversaire de l’assassinat de Jean sans Peur « en mission diplomatique ».  Au passage, qu’adviendra-t-il de cette exposition – qui devait s’achever le 3 Avril 2020 -, en plein confinement ?

Pour le Far-Westien que je suis, émigré à deux reprises dans la Capitale des Ducs, la saga des Valois n’est entrée que très progressivement dans mon patrimoine. On pourrait presque dire que la politique des Ducs en matière de vins fut ma première « Charte Qualité »… Diable ! Ainsi, Jean Ier, fondateur de la dynastie, aurait été une sorte de nouveau Talleyrand avant l’heure ? Maurice Druon ne m’avait pas laissé cette impression dans « Les Rois Maudits ». Retour aux faits : nous nous situons en pleine Guerre de 100 Ans, le Connétable Du Guesclin est mort depuis longtemps, et Jeanne … déjà Pucelle (elle a 6 ans). En bref, sur le terrain, les anglais « dominent » depuis la Bataille d’Azincourt en 1415.

Le , le dauphin Charles, âgé de quinze ans, résidant à l’hôtel Saint-Pol à Paris, est menacé dans sa vie par les tueurs bourguignons de Jean sans Peur, aux ordres de Capeluche, qui viennent d’envahir Paris (par traîtrise, en se faisant ouvrir l’une des portes de la Capitale). Ceux-ci massacrent le comte d’Armagnac et un grand nombre de partisans armagnacs du jeune dauphin. Entouré par des conseillers fidèles à la couronne de France, Charles se réfugie à Bourges, capitale de son duché de Berry, pour y organiser la résistance face aux Anglais et aux Bourguignons. Pourtant, il se retrouve rapidement contraint de traiter avec le duc de Bourgogne s’il veut défaire les Anglais. Jean sans Peur et le dauphin Charles se rencontrent une première fois le  à Pouilly-le-Fort, puis à nouveau le 11 juillet, pour signer le traité de Pouilly-le-Fort, dit « la paix du Ponceau ». Le 19, un Te Deum célèbre à Paris leur prochaine réconciliation. Mais celle-ci est différée par une attaque des Anglais qui, progressant le long de la Seine, s’emparent de Poissy le 31 juillet et menacent Paris. Le duc de Bourgogne fait évacuer la famille royale à Troyes. Enfin, Jean et Charles conviennent de sceller leur alliance sur le pont qui traverse l’Yonne à Montereau, le .

Pont_surYonneCependant, les partisans armagnacs n’ont « toujours pas digéré » l’assassinat de Louis d’Orléans, survenu douze ans plus tôt et toujours impuni en 1419. En effet, Jean sans Peur, après avoir commandité ce meurtre afin d’éliminer son concurrent du conseil du roi Charles VI, avait d’ailleurs proclamé haut et fort qu’il était l’instigateur de ce crime. 

Sur le pont de Montereau

Le , les deux armées arrivent vers 15 h sur les deux berges de l’Yonne2, de part et d’autre du pont de Montereau. Jean sans Peur est informé que l’on veut attenter à sa vie, son entourage accentue sa surveillance afin de protéger le duc. Il en est de même pour le dauphin. Au milieu du pont, des charpentiers ont élevé un enclos avec une porte de chaque côté. Il est convenu que les deux rivaux entreront dans l’enclos avec chacun une escorte de dix personnes et que les portes seront fermées pendant toute la durée de l’entrevue. Chacun des dix hommes prête serment. Malgré les dispositions prises, le duc de Bourgogne réfléchit encore sur le bien-fondé de cette dangereuse rencontre. De chaque côté de l’Yonne, les deux princes s’épient. Enfin, à 17 h, le duc de Bourgogne se décide : il s’avance vers le pont de Montereau. Lorsque les conseillers du régent dauphin, voient apparaître sur le pont le duc de Bourgogne, ils s’avancent vers le duc et lui disent : « Venez devers, Monseigneur, il vous attend ». D’un geste, Tanneguy III du Chastel encourage le dauphin à pénétrer dans le sas destiné à la rencontre entre les deux cousins et il y accompagne Jean sans Peur. Ce dernier, rassuré, s’écrie : « Voilà en qui je me fie »3. Jean sans Peur, armé de son épée, se présente au rendez-vous du pont, accompagné d’une escorte de dix hommes armés.

Le duc s’agenouille avec respect devant le dauphin, qui lui reproche d’avoir préservé sa neutralité, sinon son alliance avec les Anglais : le duc lui répond « qu’il avait fait ce qu’il devait ». Le ton monte, et dès lors,  deux versions contradictoires s’opposent entre les partisans du dauphin et ceux du duc de Bourgogne. Les chroniqueurs bourguignons prétendent que Jean sans Peur s’est fait agresser immédiatement, sans avoir entamé de discussion. Les partisans du dauphin prétendent de leur côté que ce dernier se serait montré arrogant et qu’il aurait signifié au dauphin qu’il restait tributaire du roi son père et donc dans l’incapacité de traiter en son nom.

Le sire de Navailles (Soutien bourguignon) aurait appuyé cet argument en insistant sur la subordination du jeune dauphin au roi Charles VI. Il aurait même fait le geste de tirer son épée du fourreau, ce qui aurait déclenché la réaction immédiate de la garde armée du dauphin. Il périra lui aussi en défendant Jean sans Peur.

Suivant la version bourguignonne, Tanneguy du Chastel porte un coup de hache au visage du duc en criant « Tuez, tuez ! ». Cependant que le dauphin est écarté de la scène, les hommes d’armes de chaque parti brandissent leurs épées et c’est alors la curée.

Le cadavre du duc de Bourgogne a la main droite sectionnée, à l’instar de ce qu’avaient fait les séides de Jean sans Peur quelques années auparavant, après l’assassinat de Louis Ier d’Orléans6. Pour les Bourguignons, le dauphin est considéré comme le principal instigateur de l’assassinat du duc de Bourgogne, malgré ses dénégations. Il est aujourd’hui difficile de trancher entre ces deux versions qui restent historiquement contradictoires.

Cet acte entraîne des conséquences « catastrophiques » pour la dynastie française de Valois et pour la France, déjà très affaiblies par les luttes de pouvoir et la défaite d’Azincourt. Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur et nouveau duc de Bourgogne, fait alliance avec les Anglais, ce que son père avait toujours semblé éviter, bien qu’il ait observé une neutralité bienveillante à leur égard et ponctuellement bénéficié de leur aide. Cette alliance aboutit au traité de Troyes, ratifié le , qui, à l’instigation du nouveau duc de Bourgogne avec la complicité de la reine Isabeau de Bavière, a pour objet de déshériter le dauphin Charles en confiant, en ses lieu et place, la succession du roi de France Charles VI au roi d’Angleterre Henri V.  Heureusement, après de nombreuses péripéties, un couronnement à Reims et un bûcher, l’affaire se terminera bien… en 1453 !

L’Ours.

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