Revue de Presse·Société

Il y a toujours de bonnes raisons pour faire quelque chose de mal.

Fab2

Le réalisateur et écrivain allemand Chris Kraus publie son quatrième roman, le premier en France, intitulé « La Fabrique des salauds », une vaste fresque historique.  Il y dépeint le déclin d’une époque, et la naissance, brutale, de la suivante. Et surtout, la capacité de l’homme à s’enfoncer dans l’horreur…

Q. Votre livre est inspiré de l’histoire familiale. Pourquoi en avoir fait un roman ?

Réponse : « Au départ, il y a un livre familial, publié uniquement pour la famille, qui n’expose que des faits pour la période 1905 – 1945. Or, mon grand-père a travaillé pour les services secrets de la S.S. du troisième Reich, avant de travailler pour la C.I.A. – comme le héros du livre. Je voulais traiter de cette thématique à travers la fiction. »

Q. Bien plus que la Seconde Guerre Mondiale, vous abordez la guerre froide, cette « irruption soudaine d’un nouveau monde »…

Réponse : « Oui, j’étais confronté, avec l’histoire familiale, à la continuité entre le nazisme et la R.F.A. J’ai voulu montrer comment, jusqu’à aujourd’hui, le passé continue à influencer le paysage politique de l’Allemagne ».

Q. Pourquoi vous être arrêté en 1974 ?

Réponse : « Déjà parce que j’avais atteint 900 pages ! j’aurais pu continuer jusqu’aux meurtres de la NSU (un groupe terroriste allemand d’extrême droite, qui a sévi de 2000 à 2011, NDLR), où tout le monde avait travaillé avec Gehlen, ex-officier de la Wehrmacht et… fondateur des services secrets allemands. Mais aussi parce que les attentats de 1972 aux J.O. de Munich et ceux de 1974 (commis par la Fraction Armée Rouge, NDLR) m’offraient une fin dramatique parfaite.

Q. Chez vos « salauds », il n’y a jamais de repentance…

Réponse : « Oui, c’est le point qui m’a le plus choqué dans ma famille. Mon grand-père, qui avait été membre des Einsatzgruppen, (les escadrons de la mort nazis, NDLR) n’a jamis montré le moindre regret. Ses frères non plus, ses amis non plus… C’est ce que je comprends le moins. C’était pourtant un homme qui avait une conscience, qui éprouvait des émotions, qui avait de l’amour pour sa famille… Et je me suis demandé « comment on devient un monstre ». Comment on peut toujours justifier ce qu’on fait de mal. Mais d’après mes recherches, les criminels n’ont pas de mauvaise conscience : il y a toujours de bonnes raisons pour faire quelque chose de mal. j’ai cherché des explications psychologiques. L’humain a développé des mensonges pour tromper son intelligence. C’est un phénomène d’autoprotection, qui conduit à se protéger contre ce qui est insupportable. Nous trompons nous-mêmes notre intelligence sur la vérité ».

Fab3

Q. La vision de la famille que vous présentez n’a rien d’un refuge…

Réponse : « Non, … en tant que romancier, on se sert de son vécu, et ma famille n’était pas un sanctuaire ! Cela m’a donné la liberté de n’avoir aucun compte à lui rendre. ma famille n’avait rien du refuge, plutôt une structure menaçante. D’ailleurs, on rejetait les gens qui venaient de l’extérieur. Dans les familles autoritaires, si on ne correspond pas au modèle, on est éjecté ».

Q. Vous en a-t-elle voulu d’utiliser l’histoire familiale ?

Réponse : « Les réactions ont été très diverses. je fais partie d’une famille nombreuse.  La seconde génération, celle de mes parents, a exprimé un rejet total, absolu, du texte. En revanche, ma génération, celle de mes cousins, a été reconnaissante d’avoir parlé  des secrets jusqu’ici cachés sous le tapis. Dans une famille nazie, on a souvent beaucoup réprimé la vérité, et évité qu’elle sorte ».

Q. Et vous-même, comment avez-vous régi en découvrant l’histoire de votre famille ?

Réponse : « C’est difficile, parce que les sentiments changent tout le temps. On passe par l’horreur, le refus de la vérité, on se découvre un zèle d’enquêteur pour trouver des réponses. J’ai ressenti un mélange d’effroi, de dégoût, mais aussi d’affection pour un grand-père aimant. Il y a ausi des sentiments positif : en dépit des conflits, cette histoire a provoqué l’aide des cousins ».

Q. Vous en avez parlé de vive voix avec votre grand-père ?

Réponse : « Mon grand-père est mort en 1989, avant la chute du Mur de Berlin. mais je n’ai appris qu’en 2000 son passé meurtrier. je l’avais aidé, pourtant, à rédiger ses mémoires… mais il avait choisi des mots à la limite du mensonge. Il n’a jamais écrit des choses vraiment fausses, mais a usé d’ellipses…. C’était codé. Par exemple : « Je ne pouvais pas éviter de participer à des expéditions punitives ». Il y avait des expressions comme « corvée de bois » – la même expression qui désignait les exécutions sommaires perpétrées pendant la Guerre d’Algérie. Il s’était débrouillé pour que, d’une certaine façon, la lecture de ses mémoires reste « clean ». j’aurais dû le comprendre tout de suite… mais je crois que ne voulais pas voir la vérité en face ».

Q. On a beaucoup comparé vote livre aux Bienveillantes de Jonathan Littell…

Réponse : « C’est un compliment pour moi. Ce livre m’a passionné. A l’époque de sa sortie, rien n’avait encore été écrit sur ce thème et de ce point de vue. J’ai aimé sa manière de mettre en scène un personnage, mais aussi un climat, avec un mélange de froideur et de rationalité. En Allemagne, son livre avait été très mal accueilli. On redoute de rendre les criminels trop humains, et ainsi de minimiser leurs actes. Sans surprise, mon livre a provoqué les mêmes réactions, le même scandale ».

Q. Que vous inspire la montée des populismes, voire des néonazis, en Allemagne, en Europe ?

Réponse : « C’est terrible, parce que c’est justement ce qu’on a essayé d’éviter, en martelant « plus jamais çà ». On a essayé au maximum de le faire passer à l’école, dans les média. Mais peut-être qu’on a trop diffusé ce message de façon officielle. On aurait plutôt dû pousser les gens à faire des recherches sur leurs proches. Il peut y voir une contradiction entre l ‘histoire officielle et le passé des familles. Je ne suis pas surpris par la montée du populisme. La meilleure preuve, c’est qu’à l’Est, où le pouvoir était communiste, le fascisme est encore plus fort. Les gens oublient vite le passé, et sont prêts à suivre tous les enchanteurs. En France, on a le même problème… »

Propos recueillis par Joël Carassio  – L’Entretien du Dimanche, « édition du 5 janvier 2020 – Le Bien Public.

Ouvrage : « La Fabrique des salauds’, éditions Belfond.

Fabrique_des_Salauds

BIO EXPRESS :

1963 : naissance à Göttingen (Allemagne de l’Ouest).

1991 – 1998 : étudie à l’académie allemande du film et de la télévision.

2006 : réalisateur, scénariste te écrivain, il connaît un grand succès avec Quatre minutes, un drame carcéral, qui collectionne les prix.

2017 : réalise The Bloom of Yesterday, avec Adèle Haenel.

2019 : Publie en France La Fabrique des salauds, son quatrième roman, sélectionné pour le Prix Fémina étranger.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s