Economie·Revue de Presse·Société

« Nous vivons un moment dangereux ».

L’Entretien du Dimanche du 22 Septembre 2019 – Thomas Piketty.

Comment un pavé de près de 1200 pages bourrées de notes sur le capitalisme et les inégalités peut-il affoler les chiffres de vente des librairies ? Rencontre avec son auteur, Thomas Piketty, dans son petit bureau de l’école d’Économie de Paris.

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Le B.P. : Un livre de 1198 pages, ça fait peur, non ?

« C’est un livre très lisible, je crois, qui ne demande pas de bagage économique. J’essaie de raconter une histoire vivante, humaine… »

Le B.P. : Pour ne pas laisser l’économie aux économistes ?

« C’est mon principal message : notre crise démocratique vient aussi d’une autonomisation excessive de l’économie par rapport à la société. C’est en partie la faute des économistes, qui ont prétendu avoir développé une science tellement scientifique que personne ne peut la comprendre. C’est une blague. »

Le B.P. : L’économie n’est pas une science ?

« C’est une science sociale. On ne peut pas séparer l’économie de l’histoire, la sociologie, la science politique… Il ne faut surtout pas abandonner l’économie aux économistes, chacun peut et doit se faire une opinion. »

Le B.P. : Votre vie personnelle peut-elle expliquer votre concentration sur les inégalités ?

« Je ne sais pas. J’ai eu 18 ans en 1989, à la Chute du Mur. Je suis parti dans les ex-pays communistes, où j’ai vu des conditions de vie très dures, et j’ai essayé de comprendre : comment la peur des inégalités du capitalisme avait conduit à ce désastre absolu. J’étais alors plus libéral, en partie par anticommunisme. Le problème est qu’après, on est allé trop loin dans l’autre sens : en Russie, en Chine, vous n’avez plus aucun impôts sur les successions ! Mes recherches m’ont aussi montré que la réduction des inégalités a été le résultat des crises : en France, les élites n’acceptent le principe d’un impôt sur le revenu qu’en juillet 1914, pour payer la guerre contre l’Allemagne. Or, c’est bien le choc des inégalités, en France, en Allemagne, dans les colonies, qui a conduit à la guerre mondiale. J’ai été marqué par l’hypocrisie d’une partie des élites qui niait le problème inégalitaire. »

Le B.P. : Vous dites que les inégalités rappellent 1914…

« L’Histoire ne se répète pas, mais nous vivons un moment dangereux. Toutes les sociétés ont besoin d’une sorte de grand récit qui justifie les inégalités, qui forge une identité. Si on abandonne toute perspective d’une économie juste, réduisant les inégalités, alors le récit de substitution est celui d’un repli nationaliste identitaire, tribal, sur la base de la couleur de la peau ou de la religion… La défiance actuelle des classes moyennes face à la mondialisation peut conduire à cela. »

Le B.P. : Pourquoi être aussi inquiet sur l’avenir de l’Europe ?

« Le vote sur le Brexit montre une telle défiance contre l’Union européenne ! Vous avez déjà eu cela lors des référendums de 1992, puis de 2005 en France, avec les 40% du haut de la société qui votaient pour, et les 60 % du bas qui votaient contre. »

Le B.P. : En précisant que vous, vous aviez voté oui…

« Oui, je l’assume, je suis un fédéraliste européen. Mais quand je vois le Brexit, je me dis qu’il est urgent de changer le cours de la construction européenne, en lui donnant des objectifs explicites de solidarité sociale, de justice fiscale, de réduction des inégalités : un impôt sur les multinationales pour financer l’éducation, un salaire minimum… Si l’on ne fait rien, le Brexit ne sera que le début d’une dislocation de l’Union. Le problème, c’est que la France, l’Allemagne et l’Italie se renvoient la balle en disant que c’est la faute des autres, ce n’est qu’une autre forme de nationalisme. »

« La crise des Gilets Jaunes m’inquiète car ses débouchés politiques et institutionnels ne sont pas clairs.

Le B.P. : Vous avez écrit votre livre pendant la Crise des Gilets  Jaunes. Cela vous a fait évoluer ?

« Cette crise confirme bien sûr certaines de mes inquiétudes sur la justice fiscale. Mais elle m’inquiète car ses débouchés politiques et institutionnels ne sont pas clairs. Je montre dans le livre que les crises sociales ne produisent pas toujours le changement escompté : ceux qui ne misent que sur la conflictualité pour améliorer les choses prennent un risque. »

« Comme par hasard on choisit de baisser l’ISF qui pèse sur les riches, et pas sur la taxe foncière qui pèse sur tous ! »

Le B.P. : Vous dites qu’il faut taxer l’héritage, mais une majorité de Français est contre…

« Je propose surtout le rétablissement d’un impôt sur la fortune. Il permettrait un allègement très fort de la taxe foncière qui reste, on l’oublie, le premier impôt français sur le patrimoine : 40 milliards d’euros, contre 5 milliards pour l’ISF. Et comme par hasard on choisit de baisser l’ISF qui pèse sur les riches, et pas sur la taxe foncière qui pèse sur tous ! »

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Le B.P. : On vous dit aussi contre la propriété…

« Au contraire, je voudrais que tout le monde reçoive une dotation de 120.000 €, pour pouvoir s’acheter un logement, créer une entreprise… je suis pour la propriété, tant qu’elle demeure d’une ampleur raisonnable. Le problème, c’est la sacralisation de la propriété, qui justifie toutes les dérives. »

Le B.P. : Vous citez beaucoup les écrivains, dont Balzac… Vous pourriez écrire un roman ?

« Je n’ai pas ce talent. J’ai un immense respect pour les écrivains, qui sont capables de rentrer dans la subjectivité de chacun, d’en comprendre la part de vérité, d’angoisse. J’essaie de le faire à mon niveau, quand j’évoque les différentes idéologies, y compris les plus extrêmes : je les restitue avec leur part de vérité, car je suis convaincu que jamais personne n’aura la vérité absolue sur le régime fiscal idéal ou l’éducation idéale. Je prône la lutte des idéologies : à la différence de la lutte des c lasses, elle a besoin de délibération  et d’échanges. Je voudrais montrer qu’on peut avoir un débat apaisé. »

Propos recueillis par Francis Brochet.

Biographie express

  • Né il y a 48 ans à Clichy, en banlieue parisienne
  • Diplômé de l’ENS, docteur en économie, il reçoit le prix du meilleur jeune économiste en 2002.
  • Conseiller économique de Ségolène Royal pour la présidentielle de 2007, il soutient François Hollande en 2012 (il le critique ensuite pour son « improvisation fiscale » et son « inertie européenne »), et Benoît Hamon en 2017.
  • Livres : L’Économie des Inégalités (La Découverte, 2004) – Le Capital au XXe siècle (Le seuil, 2013) – Capital et Idéologie (Le Seuil, 2019).
  • Marié à l’économiste Julia Cagé.

2,5 millions d’exemplaires vendus du « Capital au XXIe siècle ». Son nouveau livre est déjà en 3e position des ventes derrière Amélie Nothomb et le volumineux Volume VI de « Millénium ».

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