Economie·Revue de Presse

Le Contrat de Défiance.

Comment expliquer l’érosion de la confiance dans un « monde qui avance » ? C’est la question que pose le rapport inédit de McKinsey, réalisé pour le Cercle des économistes, avec lequel Philonomist est associé. Il ressort de cette étude un constat inquiétant : partout dans le monde, la confiance recule – qu’il s’agisse de la confiance en l’avenir ou de la confiance envers les institutions. Comment en est-on arrivé là ? Et de quelle confiance parle-t-on ? La « confiance sociale », cette notion vague et trop souvent comprise comme un échange de bons procédés en vue de maximiser le bien-être de tous, est-elle le seul horizon vers lequel tend notre société désenchantée ? Entre catastrophisme et résignation, la France, comme de nombreuses démocraties, cherche encore l’idéal qui réanimera le sens commun.

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« La confiance est une donnée élémentaire de la vie en société », note Niklas Luhmann au début de l’essai qu’il lui consacre. « S’il ne faisait pas confiance de manière courante, [l’homme] n’arriverait même pas à quitter son lit le matin. Une angoisse indéterminée, une répulsion paralysante l’assailliraient. » Entendue au sens large, la confiance fondamentale que décrit ici le sociologue allemand nous abandonne rarement. Au quotidien, nous sommes portés par cette foi quasi métaphysique en un cours normal des choses et du monde qui permet à tout un chacun de s’y engager sans peur. Ou, pour employer le vocabulaire plus prosaïque de l’Insee, notre société vit dans une confiance en l’avenir qui se résume à consommer sans peur du lendemain : après tout, en France, « l’indice de confiance des ménages » se maintient contre vents et marées noires, et ce malgré un pessimisme aussi effrayant qu’assumé (seuls 19 % des Français pensent que leur situation va s’améliorer dans le futur, révèle McKinsey).

Et pourtant : nonobstant les discours apocalyptiques, la menace de la pollution ou encore le spectre du terrorisme, les Français sortent toujours faire les soldes, s’aventurent dans la rue sans craindre d’être égorgés par leur voisin, et, aux dernières nouvelles, ne se sont pas encore jetés dans les pires débauches pour profiter de leurs derniers souffles avant la fin du monde. C’en est presque étonnant, quand on prête l’oreille au discours ambiant : l’heure n’est-elle pas à la « collapsologie » ? Ne nous bassine-t-on pas en permanence avec la perspective angoissante d’une disparition de l’humanité provoquée par l’inexorable destruction de la vie sur Terre ?

 “La confiance relève d’un calcul, elle est, dit Luhmann, un ‘mécanisme de réduction de la complexité sociale’

Au XVIIIe siècle, le philosophe sceptique David Hume s’étonnait que l’on vive dans la certitude que le soleil se lèvera demain, soulignant notre propension à nous reposer sur des croyances qui ne sont pourtant façonnées que par l’habitude. Plus tard, le philosophe Bertrand Russell dénoncera les limites du raisonnement « inductif », fondé sur l’observation de faits répétés, en racontant l’histoire de cette dinde qui, voyant arriver sa pitance chaque jour à 9 heures, en concluait qu’on la nourrirait toujours à cette heure-là… jusqu’à ce qu’on vienne, le matin de Noël, lui trancher le cou. Serions-nous, avec notre confiance ordinaire, aussi naïfs que la célèbre « dinde inductiviste » ? Pas forcément. Si nous ne passons pas notre temps à nous méfier, c’est aussi par choix. Et quand nous décidons de faire confiance non seulement au monde extérieur, mais aussi à nos redoutés semblables, ce n’est pas seulement parce que nous sommes benêts, mais aussi parce que cela nous est utile. La confiance relève d’un calcul, elle est, dit Luhmann, un « mécanisme de réduction de la complexité sociale » : parce qu’on ne peut pas tout maîtriser dans une société industrialisée, on prend le risque de laisser faire autrui. Et on laisse décider l’expert, parce qu’on sait qu’on ne saurait pas quoi faire d’autre.

Et l’on est bien content, chaque matin, de constater que l’électricité fonctionne et que la machine à café s’allume, peu importe par quel miracle.

 Le miel, les abeilles et le ruissellement

Cette confiance impersonnelle, conçue comme une délégation de pouvoir motivée par un intérêt bien compris, structure notre vision moderne d’une société organisée autour des échanges économiques. S’il fut un temps où l’on faisait reposer la confiance sur des valeurs morales, voire religieuses, il est aujourd’hui révolu. Oubliés, le sens de l’honneur des citoyens romains ou les serments prêtés devant Dieu : désormais, on ne parie plus sur les vertus morales de l’individu pour qu’il tienne ses promesses, mais on compte sur sa capacité à prendre des décisions rationnelles ayant pour effet d’augmenter, sinon de maintenir, la richesse commune.

Pire : on part du principe que ce sont les vices des individus eux-mêmes qui profitent à la société tout entière. Selon le célèbre schéma de la Fable des abeilles esquissé par Bernard Mandeville, dont la version non ironique réapparaît sous la forme de la contestée « théorie du ruissellement », l’égoïsme individuel aurait une utilité sociale, puisque la cupidité des uns finirait par améliorer le sort de tous.

 “Cette soi-disant ‘société de confiance’ n’est, en réalité, qu’une société de la méfiance généralisée dont nous commençons à payer sérieusement les conséquences”

– Michela Marzano, philosophe

 Mais cette vision désenchantée de la confiance sociale présente un corollaire inévitable : si les retombées économiques annoncées ne sont pas au rendez-vous, gare à la frustration des citoyens ! «L’optimisme économique engendre une confiance compétitive capable de produire prospérité et bien-être », note la philosophe Michela Marzano dans Le Contrat de défiance (2010), avant de critiquer la confusion qu’opèrent nos contemporains entre « confiance » et « intérêt » : « cette soi-disant “société de confiance” théorisée par Adam Smith n’est, en réalité, qu’une société de la méfiance généralisée dont nous commençons à payer sérieusement les conséquences ».

C’est une sorte d’incantation permanente. Mais plus on y recourt, moins elle opère : responsables politiques, économistes, dirigeants d’entreprise en appellent à la confiance des citoyens, qui, en retour, sont de plus en plus méfiants à leur égard, de même qu’envers les médias, les prêtres, les juges, etc. Se profile ainsi une « société de la défiance » où la peur gagne et le soupçon se diffuse. A la confiance se substitue le contrat signé, le « tout-sécuritaire », le contrôle ou le doute systématique qui mène aux théories du complot.

En prenant plusieurs exemples-clés, la philosophe Michela Marzano, professeure à l’université Paris-Descartes, examine les causes de cette méfiance généralisée. Deux jours après la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, Laurence Parisot, présidente du Medef, exprime son entière confiance dans la solidité des établissements bancaires français, capables « d’absorber ce choc ».

La crise des prêts hypothécaires américains (subprimes) a contraint l’Etat à adopter un plan de sauvetage de plusieurs milliards d’euros. A peine rétablis, les financiers sont retournés « à la table du casino », à coup de bonus et de stock-options, sans y voir matière à scandale.

 « Le nombre de chômeurs explose du fait de leurs pratiques antérieures qui ont cassé la dynamique de la croissance. Mais cela ne les émeut pas, écrit Mme Marzano. Dans de telles conditions, comment la confiance peut-elle renaître ? »

Pari humain

Entre-temps, les gestionnaires des comptes de particuliers sont plutôt devenus des vendeurs de « produits » qui leur rapportent une commission que de réels conseillers. « Que deux Français sur trois n’aient plus confiance dans les conseils donnés par leur banque devrait faire réfléchir », constate, en janvier, Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers.

A Rome, rappelle l’auteure, le débiteur défaillant risquait la mort, tandis qu’au XVIIe siècle, notamment, la parole donnée engageait honneur et réputation ; la confiance était « un socle communautaire, un postulat nécessaire à la mise en place du lien social ».

« Le gouvernement ment », proclamaient ces dernières semaines certaines des pancartes des manifestants contre la réforme des retraites. Pour rompre avec des hommes politiques jugés trop distants et trop secrets, leurs successeurs cherchent à regagner la confiance des électeurs à travers une apparente proximité ou franchise. Ce qui les amène à se prononcer sur ce qu’ils ne savent pas, à faire des promesses qu’ils ne peuvent tenir, à s’engager sur des évolutions qu’ils ne contrôlent pas.

Exemple parmi d’autres, le président Sarkozy proclame à la télévision, en janvier, que le chômage va baisser, quelques semaines avant la publication de chiffres officiels montrant qu’il augmente. Ainsi, le pouvoir accroît-il la méfiance des citoyens. Et comment un gouvernement peut-il exercer légitimement son pouvoir si le peuple n’a plus confiance en lui, interroge gravement l’auteure.

La confiance s’est peu à peu réduite à un simple produit de supermarché qu’il faudrait acquérir pour mieux se vendre soi-même, poursuit Mme Marzano. Elle s’inscrit en faux contre l’idéologie managériale qui pense que la seule confiance digne de ce nom est la confiance en soi, comme si on pouvait ne dépendre de personne.

En convoquant sans en abuser ni alourdir son propos les grands philosophes, Mme Marzano analyse la nature des liens de confiance à travers les âges. Pour conclure que sans elle, le monde social deviendrait invivable, et qu’elle est un formidable pari humain, avec ses risques qu’il vaut de prendre pour sortir d’angoisses paralysantes.

Ma conclusion : nous voyons que l’article aborde plusieurs sujets de portée inégale en même temps. Certains ont déjà été abordés ici ; j’ai voulu creuser cette histoire de Fable des Abeilles, et n’ai pas été déçu ! Voici, en vue du Grand Déj’, une sorte de croissant chaud au miel !

L’Ours.

La Fable des abeilles développe dans une veine satirique la thèse de l’utilité sociale de l’égoïsme. Elle avance, préfigurant Nietzsche, que toutes les lois sociales résultent de la volonté égoïste des faibles de se soutenir mutuellement en se protégeant des plus forts2. Au sujet du vol, il explique dans la Fable des abeilles que « le travail d’un million de personnes serait bientôt fini, s’il n’y en avait pas un autre million uniquement employé à consumer leurs travaux (…). Si l’on vole 500 ou 1 000 guinées à un vieil avare qui, riche de près de « 100000 » sterling, n’en dépense que 50 par an, il est certain qu’aussitôt cet argent volé, il vient à circuler dans le commerce et que la nation gagne à ce vol. Elle en retire le même avantage que si une même somme venait d’un pieux archevêque l’ayant léguée au public1. »

Sa thèse principale est que les actions des hommes ne peuvent pas être séparées en actions nobles et en actions viles, et que les vices privés contribuent au bien public tandis que des actions altruistes peuvent en réalité lui nuire. Par exemple, dans le domaine économique, il dit qu’un libertin agit par vice, mais que « sa prodigalité donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ». Donc la rapacité et la violence du libertin profitent à la société en général. Toutefois, il considère également que des pauvres doivent être sacrifiés en peinant et en travaillant afin de permettre aux riches de disposer de leur argent3.

Les vices des particuliers sont des éléments nécessaires au bien-être et à la grandeur d’une société. L’Angleterre y est comparée à une ruche corrompue mais prospère, qui se plaint pourtant de son manque de vertu. Jupiter leur ayant accordé ce qu’ils réclamaient, la conséquence est une perte rapide de prospérité, bien que la ruche nouvellement vertueuse ne s’en préoccupe pas, car le triomphe de la vertu coûte la vie à des milliers d’abeilles.

Mandeville est largement considéré comme un économiste et un philosophe sérieux. Il a publié en 1729 une deuxième édition de la Fable des abeilles, avec des dialogues étendus exposant ses vues économiques.

Notes et références

 

  • « Les prospérités du vice », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne [archive], consulté le 10 janvier 2018).
  • Paulette Carrive, Bernard Mandeville : Passions, Vices, Vertus, Paris, Vrin, 1980.

Adam Smith : Ainsi, il écrit que « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger qu’il faut espérer notre dîner, mais de leur propre intérêt ».

 

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