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Barbara Stiegler : « Il faut s’adapter ».

 

Flexibilité, précarité : l’homme, dit-on, doit s’adapter au rythme effréné de l’économie mondialisée. La philosophe Barbara Stiegler explore les origines de cette injonction dans son dernier ouvrage. Et se demande si elle n’a pas du plomb dans l’aile.

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Le titre complet mentionne : « sur un impératif politique ». Il s’agit donc de transposer un objectif biologique darwinien en but ultime politique. C’est d’abord une trahison pour quelqu’un qui pensait l’évolution comme un mécanisme sans fin, mais aussi un refrain insupportable aux oreilles de beaucoup, ressassé par certains responsables politiques ou économiques et répété en écho du zinc des cafés aux dîners de famille : « Il faut s’adapter. » Mais d’où vient cette injonction, et quand est-elle née ? Et s’adapter à quoi, d’ailleurs ? C’est le sujet du livre remarquable, même si parfois difficile, de la philosophe Barbara Stiegler : « Il faut s’adapter. » Sur un nouvel impératif politique, une généalogie de ce néolibéralisme que certains disent aujourd’hui à l’agonie bien qu’il continue de sévir un peu partout.

Barbara Stiegler oriente ses recherches dans le champ de la philosophie politique et sur l’histoire des libéralismes et de la démocratie. Elle situe ses travaux dans la lignée de ceux entamés par Michel Foucault, qu’elle prolonge en révélant les sources évolutionnistes du néolibéralisme5. Elle explique dans son livre Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique le sentiment diffus d’un retard généralisé6, une injonction à s’adapter7 au rythme des mutations d’un monde complexe et l’omniprésence du lexique biologique de l’évolution.

À travers la critique nietzschéenne du philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer et de son adaptationnisme, elle explique une des origines du néolibéralisme : Herbert Spencer propose un « système de la nature », comprenant la pensée de Darwin, avec cette idée qu’il faut laisser faire la nature et les processus naturels dans les champs humain, économique et social. La direction claire est donc de s’adapter, c’est-à-dire se soumettre aux impératifs de la mondialisation. L’État doit s’en tenir à ses missions régaliennes5. Les notions-clés de Darwin se retrouvent dans de nombreuses injonctions contemporaines : « s’adapter » pour « survivre », suivre les « mutations », participer à l’« évolution », la « sélection » et la « compétition6 ».

I. Du fait de la mondialisation, il n’y a plus de peuple, il ne reste que des masses.

Walter Lippmann, premier théoricien du nouveau libéralisme, affirme que la révolution industrielle a créé une situation grave et inédite : notre espèce n’a pas les capacités pour s’adapter à son nouvel environnement. Seul un gouvernement d’experts, par le droit, l’éducation et la protection sociale peut transformer l’espèce humaine. Cette vision de l’éducation est en rupture avec le siècle des Lumières qui mettait en avant l’émancipation, l’autonomie et l’esprit critique. L’enjeu n’est plus d’être capable de critiquer l’ordre en place, de s’émanciper par rapport à des tuteurs, comme disait Kant5. L’enjeu central est l’adaptation à laquelle viennent se rajouter la flexibilité et l’employabilité8.

Walter Lippmann veut investir dans la santé et dans un eugénisme qui améliore « l’équipement » de l’espèce humaine et qui permette d’assurer l’« égalité des chances » afin que les meilleurs gagnent. Les théories de Walter Lippmann se prolongent dans le transhumanisme qui vise à transformer l’espèce humaine pour lui donner plus de compétences5.

II. Du fait du but ultime de la mondialisation, il faut « eugéniser » les masses : c’est la nécessité de l’adaptation.

Le terme de néolibéralisme va succéder au terme de nouveau libéralisme lors du colloque de 1938 consacré à Lippmann9.

Barbara Stiegler rattache le néolibéralisme au darwinisme social qui s’exprime sous forme autoritaire dans le nazisme et sous forme libérale en affirmant que les plus aptes survivront. Elle s’étonne de la permanence dans le néolibéralisme de ces idées pourtant taboues dans la société actuelle9.

Le « néolibéralisme » donne naissance à la concurrence « libre et non faussée » que l’on trouve dans les textes juridiques de la construction européenne et à l’« égalité des chances » qui permet à tous d’entrer dans la compétition5.

Il y a une lutte contre les inégalités, le but étant de dégager des inégalités naturelles […] pour que le meilleur gagne (Barbara Stiegler).

Walter Lippmann est en désaccord avec John Dewey, grande figure du pragmatisme américain, qui, à partir d’un même constat, appelle à mobiliser l’intelligence collective des publics, à multiplier les initiatives démocratiques et à inventer par le bas l’avenir collectif10. Pour Dewey, Lippmann trahit en fait complètement Darwin. En reprenant à Spencer sa vision de l’évolution, Lippmann soutient que l’évolution va dans une seule direction qui est déjà fixée et qui serait la division mondialisée du travail, alors même que Darwin nous a appris précisément l’inverse : l’évolution n’a justement pas de direction déjà donnée. Comme la « manufacture du consentement » chez Lippmann, la démocratie devient une technique politique de fabrication du consentement des masses puisque la direction est déjà connue et fixée par les experts5. Pour Dewey, le « laboratoire expérimental » de la vie montre qu’il n’y a justement pas de sens unique à l’évolution, mais une multiplicité de directions, qui explore des possibilités toujours nouvelles et invente des environnements toujours différents. Il s’agit finalement d’expérimentation collective et de transformation active des environnements locaux, à l’initiative de ce que Dewey appelle les « publics ». Mais tandis que Lippmann veut enfermer les masses dans la passivité, en les mettant sous la tutelle des dirigeants et des experts11, Dewey lui oppose une tout autre conception de la démocratie, dans laquelle il s’agit de faire émerger des publics actifs12,11.

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Face à l’urgence écologique et à la crise environnementale, le « cap indiscutable » des néolibéraux, insoutenable pour la planète n’est plus accepté par la population. La passion néolibérale du mouvement perpétuel l’empêche de voir les besoins vitaux des organismes en termes de stabilité13. Ceci se retrouve également dans la remise en cause de l’ordre néolibéral en Europe par les populations9.

Barbara Stiegler souhaite désormais approfondir les propositions politiques de Dewey dans le domaine des politiques de santé publique et dans celui de la maladie chronique en particulier5.

 III. Analyses politiques

À la suite des élections européennes de mai 2019, Barbara Stiegler est frappée par le fait que le mouvement inédit des gilets jaunes ne s’exprime pas dans les urnes. La moitié du corps électoral s’abstient. L’opposition entre «progressisme» et «populisme»2 de La République En Marche, déjà théorisée par le néolibéralisme depuis ses origines, dans les années 1930, n’est autre que l’injonction à s’«adapter» au sens prétendument inéluctable de l’histoire, telle que l’explique la philosophe. Pour elle, la gauche et toute la vie politique doivent se recomposer autour de l’écologie, de la santé, de l’avenir du vivant. Il faut également une critique sérieuse du mécanisme de l’élection, de la personnalisation du pouvoir et de la représentation telle que l’ont commencé les gilets jaunes. La richesse des expérimentations sociales qui ont lieu un peu partout, la demande de démocratie des citoyens et la lucidité des jeunes générations sur la nécessité de changer totalement nos modes de vie mérite de trouver une issue politique à la hauteur14.

Où l’on fait la connaissance de l’essayiste américain Walter Lippmann (1889-1974), et de l’extraordinaire mano a mano auquel il s’est livré pendant près d’un quart de siècle avec le philosophe John Dewey, pour essayer de donner des bases solides à ce nouveau libéralisme en s’appuyant sur les épaules de Darwin. La consécration arrivera une première fois pendant l’été 1938, avec l’introduction du « néolibé­ralisme » dans le vocabulaire politique français, lors du colloque organisé à ­Paris autour de Lippmann. Pour disparaître jusque dans les années 1970…

Références

  1. a et b « Dans la famille Stiegler, je demande la fille » [archive], sur http://www.christian-faure.net (consulté le 5 mai 2019)
  2. a et b Patrick Cahez, « Barbara Stiegler sur l’injonction à s’adapter / Maurizio Ferraris sur la post-vérité » [archive], sur Club de Mediapart (consulté le 10 juin 2019)
  3. a et b Université Bordeaux Montaigne, « SPH – Université Bordeaux Montaigne » [archive], sur http://www.u-bordeaux-montaigne.fr (consulté le 5 mai 2019)
  4. « Nietzsche criticiste » [archive], sur L’Humanité, (consulté le 5 mai 2019)
  5. a b c d e f et g « On sous-estime l’hégémonie culturelle du néolibéralisme » [archive], sur Alternatives Economiques (consulté le 5 mai 2019)
  6. a et b Roger-Pol Droit, « Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, de Barbara Stiegler : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit », Le monde,‎ (lire en ligne [archive], consulté le 5 mai 2019)
  7. François-Guillaume Lorrain, « Philosophie – Barbara Stiegler : « s’adapter », aux origines d’une injonction » [archive], sur Le Point, (consulté le 5 mai 2019)
  8. « S’adapter : le nouvel horizon du libéralisme ? Par Barbara Stiegler » [archive], sur Les-Crises.fr, (consulté le 5 mai 2019)
  9. a b et c « Barbara Stiegler : « Le biologisme en politique perdure alors que c’est en réalité un tabou » » [archive], sur http://www.franceinter.fr (consulté le 5 mai 2019)
  10. « Barbara Stiegler » [archive], sur Babelio (consulté le 5 mai 2019)
  11. a et b (en-US) Rem says, « Il faut s’adapter, sur un nouvel impératif politique – Barbara Stiegler » [archive], sur La-Philosophie.com : Cours, Résumés & Citations de Philosophie, (consulté le 10 juin 2019)
  12. « La mondialisation nous déstabilise, entretien avec Barbara Stiegler » [archive], sur Reforme.net, (consulté le 5 mai 2019)
  13. « Il faut digérer l’échec de la « révolution » néolibérale » [archive], sur usbeketrica.com (consulté le 5 mai 2019)
  14. « Barbara Stiegler : «Ce scrutin ne rend pas compte de ce qui s’est produit d’inouï en six mois» » [archive], sur Libération.fr, (consulté le 10 juin 2019)

Conclusion : Nous avions déjà noté « la prise de pouvoir politique » par les économistes, mais la déconstruction du néolibéralisme économique à partir du débat Lippman – Dewey met en évidence que la nécessité de s’adapter passe par la mise sous le boisseau de la démocratie. Rien que ça !

L’Ours.