Technétronique

Un autre monde numérique est possible.

A l’heure où nous évoquons les 5 milliards de $ d’amende infligés à Facebook, pour non-respect de la règlementation américaine en matière de sécurité des données, et sans doute beaucoup plus grave, le non-respect de ses propres engagements par Mark Zückerberg son P.D.G.,  il est temps de prendre un peu de recul sur la société numérique qui se prépare. Pour cela, notre « grand témoin » sera Evgeny Morozov, chercheur1 et écrivain américain d’origine biélorusse, spécialiste des implications politiques et sociales du progrès technique et du numérique. Celui-ci s’est imposé comme l’un des critiques les plus féroces mais aussi les plus pertinents de la mutation numérique. Son témoignage a apporté une note discordante aux Rencontres économiques d’Aix en Provence.

Morozov_Washington

Q. Le numérique change le monde, mais dites-vous, pas pour le meilleur ?

R. « Nos visions de la technologie sont liées à des modèles économiques particuliers, comme Facebook ou Google. Et nous avons cru que leur intérêt était aussi celui de la société… Ce n’est pas vrai. Cela ne fait pas de moi un technophobe, je veux juste pointer qu’il y a d’autres modèles possibles, qu’un autre monde numérique est possible. »

Q. La critique contre Facebook, Google et les GAFAM en général, ne cesse de monter …

R. « Il est facile de tourner ces entreprises en boucs émissaires. C’est la tendance, et je pourrais suivre la mode, crier avec la foule : tuons tous ces bâtards : c’est de la démagogie. Le modèle des GAFAM (N.D.L.R. : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) est devenu dominant parce qu’il était gratuit. Et les gouvernements l’ont laissé se développer parce qu’ils ne voulaient pas prendre la responsabilité des services qu’ils procurent. Certains d’entre eux seraient d’ailleurs très heureux si Google Ou Facebook prenaient en charge la santé ou les transports urbains… Les débats actuels sur la concurrence ou la vie privée sont importants, mais aussi secondaires par rapports à la question principale des structures ».

Q. Que pensez-vous des critiques d’Emmanuel Macron contre les GAFAM ?

R. « Il a tout fait pour que ces compagnies s’installent en France… Il est difficile d’être à la fois un libéral centriste comme Emmanuel Macron, et de mener une politique très ferme qui empêche les GAFAM de pénétrer l’État providence français, et par exemple d’acquérir des data sur la santé des Français. Quand je vois que Le Louvre scelle un partenariat avec Airbnb, c’est terrifiant : qu’est-ce-que Macron va obtenir d’eux en échange ?

Affirmer que ces compagnies doivent respecter les lois, ne pas diffuser de contenus haineux ou terroristes, c’est bien, et ce n’est rien. Il faut un débat politique, idéologique pour savoir si l’essentiel de la politique de l’Europe doit continuer d’être fondé sur l’intérêt des consommateurs ».

Evgeny_Morozov

Q. Mais les GAFAM, et le numérique en général, rendent nos vies plus faciles.  Pourquoi devrions-nous leur résister ?

R. « Le charbon rend aussi nos vies plus faciles, et il va tuer nos petits enfants. Facebook, c’est simple, gratuit et bing ! je découvre que ça manipule mes élections… C’est du court-termisme ! Mais la question des technologies a été tellement dépolitisée que les gens n’arrivent pas à voir les conséquences à 10 ans » 2.

Q. L’usage de Facebook n’a pas baissé après le scandale Cambridge Analytica…

R. Parce qu’il n’y a pas d’alternative !  Moi, je n’utilise pas Facebook, mais j’utilise Google… Je n’aime pas cette pseudo-éthique qui fait la morale aux gens. Quitter Facebook, c’est un peu comme acheter du café de commerce équitable : vous dormez mieux la nuit, mais ça ne change rien aux structures du monde capitaliste ».

Morozov_Stockholm

 

Propos recueillis à Aix-en-Provence par Francis BROCHET. (B.P. du 7 Juillet 2019).

  1. Voir  « FSI – Evgeny Morozov » [archive], sur fsi.stanford.edu (consulté le 11 février 2017).

 

2. En matière de confidentialité des données, il reste de nombreux progrès à intégrer :  l’exemple des millions d’européens qui se sont jetés sur l’application Face Apps, prêtant leur visage au jeu du vieillissement, sans s’inquiéter ni de l’usage ni de la confidentialité qui régira ces portraits, lorsque le marché sera devenu « d’actualité ».

L’Ours.