Nos synthèses par domaines.·Technétronique

Garder son estime de soi à l’ère de l’IA.

Si l’intelligence artificielle fait tout le travail, quelle sera notre place ?

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Depuis l’origine des temps, nos sociétés sont fondées sur des représentations du travail.  La question n’est pas seulement de gagner sa vie, mais aussi de construire et d’entretenir son identité et son estime de soi. D’où l’importance de plonger dans une nouvelle histoire en redéfinissant les buts de l’existence humaine à l’âge de l’apprentissage automatique et de l’intelligence artificielle.

C’est une certitude : la quatrième révolution industrielle va faire exploser les repères et les habitudes, exactement comme les trois premières (mécanique, électrique, informatique). Ce qui s’est passé depuis un quart de siècle avec la globalisation, depuis quinze ans avec le numérique, tout cela, l’ubiquité des biens, de la finance, des gens et de l’information, est devenu banal et se concentre dans un objet, le smartphone, qui permet en gros de consommer tout ce dont on peut avoir besoin dans la vie quotidienne. Avec des services comme Google et Facebook, la collecte et le stockage d’informations prennent des proportions inimaginables hier encore, et accélèrent de façon exponentielle la création d’activités et de nouvelles technologies.

Les milliards de données disponibles ouvrent partout de nouveaux champs de recherche. De nouveaux acteurs vont s’imposer, d’anciens acteurs vont être éliminés. Mais on n’a pas assez réfléchi aux conséquences sur nos sociétés de l’apprentissage automatique et des autres formes d’intelligence artificielle. L’une des grandes questions est celle de l’avenir du travail car, manuel ou intellectuel, il sera en grande partie effectué par des machines. Or le travail est ce qui occupe les humains depuis la nuit des temps.

“Pas de place pour une éthique de l’oisiveté dans l’apologie de la réussite et du travail qui domine en Occident”

Les sociétés occidentales ont été façonnées par l’idée d’une éthique du travail, par l’idéal protestant d’une vie industrieuse dans ce bas monde. Pas de place pour une éthique de l’oisiveté ou du plaisir dans l’apologie de la réussite et du travail qui domine en Occident. Cet idéal – certains diraient cette idéologie – s’est répandu bien au delà des limites de la chrétienté et n’est pas une exclusivité occidentale. On en retrouve des traces autochtones dans la Chine contemporaine, qui est tout sauf chrétienne. La tradition confucéenne est fondée sur la méritocratie et, pour elle, le chemin idéal de l’homme est une vie jalonnée d’épreuves et consacrée à l’étude. Ce n’est pas si différent de ce que nous connaissons en Occident.

Le discours du progrès et de la réussite, le rêve américain du pauvre devenant millionnaire, sont gravés dans les esprits de la plupart de nos contemporains. Par conséquent, si nous voulons vraiment chercher à comprendre les batailles qui s’annoncent sur l’avenir de nos sociétés, la place de l’homme dans le monde de demain, nous avons tout intérêt à examiner de près le contenu de ce discours.

Les humiliations de la modernité

L’estime de soi ne dépend pas seulement d’un salaire que l’on touche à la fin du mois, mais aussi, et c’est peut être le plus important, d’un ensemble de croyances transmises de génération en génération sur l’essence même de nos activités en tant qu’animal laborans.

Il ne fait aucun doute que ces croyances ont été remises en question, critiquées et dévaluées au cours des deux siècles écoulés, l’homme ayant dû subir les « trois humiliations de la modernité » infligées par les théories de Copernic, de Darwin et de Freud – en attendant la quatrième qui lui pend au nez. Copernic a chassé l’homme du centre de l’univers ; Darwin l’a privé de son statut de chef-d’oeuvre de la création ; et Freud lui a appris qu’il n’était même pas le maître chez lui, dans son propre esprit. Avec l’avènement de l’intelligence artificielle, la conviction qui anime l’homme de participer de l’essence divine par son intelligence et sa créativité (référence au créateur) risque de voler en éclats.

Que faire, alors ? Comme l’innovation technologique n’est abordée en général que sous l’angle « business » ou juridique, on essaiera ici de plaider qu’il convient d’accorder aux représentations un examen tout aussi sérieux.

Car ce sont des représentations qui nous définissent et nous délimitent : notre identité d’humains au travail, notre capacité à gérer le changement, ou l’aspiration à persister dans notre être.

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“L’Europe vit dans l’histoire, le Nouveau Monde ne connaît que l’utopie”

 Dans un premier temps, il sera utile de distinguer la perspective américaine sur le sujet, de la perspective européenne. Comme les révolutions industrielles du passé sont nées en Europe, la quatrième et dernière en date a nécessairement des racines communes avec cet hémisphère culturel.

 Le mur de l’Atlantique

Dans son livre Amérique (paru chez Grasset en 1986), le philosophe Jean Baudrillard résume ce qui est pour lui la différence fondamentale entre les États-Unis d’Amérique et l’Europe. Cette dernière est liée à l’histoire. Le Nouveau Monde, lui, ne connaît que l’utopie. Les deux sphères culturelles suivent donc des chemins différents, abordent la réalité avec des schémas de pensée divergents. Quand on vit dans un futur continuel, le progrès est toujours le temps présent. Quand on a pour référence l’histoire, le progrès n’est pas l’étalon de mesure ; les valeurs qui font marcher la société s’incarnent plutôt dans des idéaux de permanence et de fiabilité. Et de tous les domaines où s’applique cette différence d’attitude ou de Weltanschauung [« vision du monde » en allemand], cette opposition histoire/utopie, aucun n’est plus évident que celui du développement et du progrès technologique. Voici ce qu’en dit Baudrillard :

« Nous reprochons aux Américains de ne savoir ni analyser ni conceptualiser. Mais c’est leur faire un faux procès. C’est nous qui imaginons que tout culmine dans la transcendance, et que rien n’existe qui n’ait été pensé dans son concept. Non seulement eux ne s’en soucient guère, mais leur perspective est inverse. Non pas conceptualiser la réalité, mais réaliser le concept, et matérialiser les idées […] Ce qui s’est pensé en Europe se réalise en Amérique. En Amérique, le réel est fabriqué à partir des idées, pendant qu’en Europe le réel sert de source pour les idées et les idéologies. »

Bien que le livre de Baudrillard ait été écrit il y a plus de trente ans, c’est toujours la même division du travail entre l’Europe et les États-Unis que l’on retrouve à chaque vague d’innovation technologique : en Europe, les gens s’inquiètent des effets du machine learning et de l’intelligence artificielle ; en Amérique, ils financent les entreprises qui inventent les algorithmes et fabriquent les robots. Aux États-Unis, on crée un progrès qui laisse les Européens sceptiques, par principe et par goût pour le scepticisme. D’ailleurs, la plupart des Unes de magazines qui traitent de l’intelligence artificielle prennent comme illustration Arnold Schwarzenegger dans le film Terminator, pour montrer à quoi ressemblera un monde où les machines auront pris le dessus. Ce qu’en Amérique on voit comme une simple fiction est pris en Europe pour argent comptant.

Le développement de l’intelligence artificielle est vraiment à deux vitesses. Andy Bechtolsheim, fondateur de Sun Microsystems qui fut parmi les premiers investisseurs de Google, estime que déjà à la fin des années 1970, quand il faisait ses études, l’Allemagne était à la traîne dans les technologies de l’information, là où les Américains engrangeaient innovations et succès. Devenu milliardaire, il raconte que la première fois qu’il a rencontré les créateurs de Google, alors complètement inconnus, il a mis 100 000 dollars sur la table et obtenu en échange 1 % de la jeune pousse – aujourd’hui une véritable fortune. L’esprit d’entreprise du Nouveau Monde n’avait pas d’équivalent dans l’Ancien.

 Sciences dures, sciences humaines… dialoguez !

Mais ce n’est pas tout. Une autre attitude, que l’on retrouve cette fois de part et d’autre de l’Atlantique, touche au fossé entre les sciences et les humanités. Si nous voulons comprendre l’importance et la gravité des changements qui attendent nos sociétés, il est crucial de combler ce fossé culturel : nous n’arriverons pas à cerner ce que sont nos représentations du travail et de l’identité sans une réflexion interdisciplinaire.

Cette division remonte loin. Dans une célèbre conférence donnée à Oxford en 1959, « Les deux cultures », le scientifique et romancier Charles Percy Snow critiquait les silos universitaires : d’un côté les sciences, avec la sempiternelle référence à Newton, et, de l’autre, les lettres classiques affichant, en plein XIXe siècle industriel, un dédain confinant à l’ignorance. Voici ce qu’il en disait :

« Les non scientifiques ont l’impression bien ancrée que les scientifiques sont optimistes par manque de profondeur, inconscients qu’ils sont de la condition humaine. Les scientifiques, de leur côté, pensent que les littéraires manquent absolument de vision, ne se préoccupent nullement de leurs frères humains et se comportent au fond en anti-intellectuels soucieux de restreindre et l’art et la pensée au moment existentiel. »

“Les sociétés fonctionnent sur des récits, des paraboles, des histoires, le rêve américain est l’un de ces récits”

Or, pour penser le changement qui vient, il est impératif que les sciences et les humanités puissent travailler ensemble. À l’heure où les algorithmes définissent notre réalité, il est à l’évidence nécessaire de développer une nouvelle herméneutique, ou philosophie de l’interprétation, un modèle de traduction du langage de l’informatique vers le langage des humanités, et vice-versa. Pourquoi ? Pour une raison simple.

Les sociétés fonctionnent sur des récits, des paraboles, des histoires qui sous-tendent le discours social. Le rêve américain est typiquement l’un de ces récits. Idem pour l’Europe chrétienne et l’Occident. Les récits définissent des groupes et aident ceux qui en font partie à supporter la contingence de la vie humaine. La croyance, l’attitude, l’appartenance, telles sont les forces principales des groupes humains, qu’il s’agisse de tribus ou de sociétés industrialisées.

 Une éthique héritée des Puritains

L’un des principaux récits partagés dans le monde occidental est celui du travail. C’est précisément celui qui va être d’abord éprouvé, puis questionné et enfin détruit par l’avènement de l’intelligence artificielle. Dans la Genèse, nous apprenons que l’homme travaille. Même avant d’être châtié à cause du péché originel (le labeur physique symbolise la peine et le fardeau), il travaillait au jardin d’Éden, pour le plaisir. Les théologiens ont saisi ce qu’est l’essence du travail : ce n’est pas « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (Genèse 3:19) – la création de richesse propre au capitalisme. C’est, au contraire, le travail comme expression de la personne, comme élément de son identité. L’homme est fier de travailler – au sens de créer et de participer – comme Dieu l’est de la création.

Pour les protestants, le travail joue un rôle éthique prépondérant. Le succès est le signe de la faveur divine. C’est ce qu’enseignait Calvin, et c’est cette croyance que les Puritains emportèrent avec eux sur le Mayflower, jusqu’ aux rivages du Nouveau Monde. Aujourd’hui encore, à Harvard, université fondée par les Puritains, cette éthique protestante du travail, selon l’expression de Max Weber, existe sous une forme complètement sécularisée : chaque conversation commence par le constat qu’on est très occupé ; prendre un café, c’est aller ensemble à la cafétéria et retourner dare-dare à son bureau avec un gobelet à la main. Pas une minute de travail ne doit être gaspillée – à Dieu ne plaise. À Harvard, même les bulles de l’eau minérale semblent favoriser l’hédonisme. J’ai été stupéfait, moi pauvre fils de l’Église catholique una sancta, Européen et fier de l’être, de voir combien les gens étaient dévorés par ce fétichisme du travail. Avec six jours de vacances par an, les Américains passent pour des feignants s’ils les prennent tous !

Imaginez maintenant un endroit comme Harvard (ou les États-Unis tout entiers) privés du réconfort de cette croyance-attitude-appartenance propre à l’éthique protestante/puritaine du travail. Ce serait un effondrement ! Pourtant, il est clair que l’intelligence artificielle ne touchera pas seulement les ouvriers d’usine. L’automation aura un impact majeur sur les cabinets d’avocats, les hôpitaux et les universités. Elle détruira des emplois dans tous les secteurs. Des banques comme Goldman Sachs investissent massivement dans des logiciels qui remplaceront le travail de centaines de diplômés de Harvard. Quand ce moment viendra, où puisera-t-on l’estime de soi et la fierté ? Qu’est-ce qui suscitera en nous la croyance, l’attitude, l’appartenance ? Et à quoi va-t-on bien pouvoir occuper son temps ?

 Tous peintres ou poètes ?

Clairement,  nous n’allons pas tous devenir peintres ou poètes. Mais alors qu’allons-nous faire de cette abondance de temps libre ?

Yuval Noah Harari, magnifique conteur et historien (il est l’auteur de Sapiens et Homo Deus, deux succès mondiaux en librairie), a récemment proposé une réponse à cette question dans une tribune publiée par le quotidien britannique The Guardian.

« Une réponse possible serait les jeux vidéo. Les personnes qui ne seraient plus économiquement employables pourraient passer de plus en plus de temps dans des univers virtuels en 3D qui leur procureraient bien plus de plaisir et d’émotions que le “monde réel”. C’est une très ancienne solution, si l’on y songe. Pendant des millénaires, des milliards d’humains ont trouvé du sens à des jeux de réalité virtuelle. Sauf que dans le passé, on appelait “religions” ces jeux de réalité virtuelle. Qu’est-ce qu’une religion sinon un jeu de réalité virtuelle géant auquel des millions de gens jouent ensemble ? […] Si vous faites vos prières tous les jours, vous gagnez des points. Si vous oubliez de les faire, vous perdez des points. Si vous accumulez assez de points avant de mourir, vous passez au niveau supérieur (c’est-à-dire le paradis). »

L’idée est saisissante. Harari n’a pas tort quand il fait allusion à la capacité humaine, tant individuelle que collective, de se projeter dans des espaces et des mondes qui n’ont pas d’existence physique. Mais si vivre dans différents niveaux de réalité peut aider à passer le temps, est-ce que cela permettrait de réinventer l’homme, c’est-à-dire de lui fournir une narration entièrement nouvelle sur le but et le sens de la vie ? Il faut se réveiller et lancer la discussion sur le fond avant qu’il ne soit trop tard. « Le voici, maintenant, le moment favorable » (Deuxième lettre de saint Paul aux Corinthiens, 6:2).

Ce texte est une version rééditée d’un essai paru sous le titre “Entering a New Era. The Impact of Artificial Intelligence on Politics, The Economy and Society” (Vodafone Institute for Society and Communications, Berlin, 2018).

Auteur_IA

Photo : © Alexandra Gorn/Unsplash

 

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