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Marianne Faithfull : « Je ne suis pas un livre d’histoire ».

C’était à la Toussaint, le Bien Public publiait un entretien étonnant de Marianne Faithfull, l’ex-égérie des Rolling Stones, à l’occasion de son nouvel album (en couverture). Mais plus encore, il est imprégné des victimes du Bataclan, de l’angoisse du Brexit, de la douleur des disparitions.  A re-découvrir, tout en écoutant l’opus Negative Capability.

Marianne_Faithfull

Ex-icône des sixties, mais toujours icône du rock. Parisienne d’adoption, Marianne Faithfull sort un 21e album envoûtant, teinté d’amour, où rôdent ses amis disparus et l’ombre du 13 Novembre. La vieillesse n’est pas toujours un naufrage.

Pourquoi ajouter encore une pierre à une carrière de cinquante  ans et une discographie aussi riche ?

« Parce que ces deux dernières années, j’ai perdu tant d’amis chers. J’ai voulu écrire sur cette absence, cette perte. Je suis très fière de cet album, c’est l’un des meilleurs que j’ai réalisés de ma vie. C’est mon disque le plus honnête : chaque morceau a été vécu. J’aborde la solitude, mais aussi l’amour, c’est ce sentiment que je retiens après toutes ces disparitions. Je réalise la chance que j’ai eue de côtoyer ces gens-là, je les aimerai toujours. C’est aussi l’amour qui m’a parfois amenée à changer de vie, comme quand je me suis installée à Paris il y a quinze ans (N.D.L.R. : elle vivait alors avec François Ravard, producteur de Téléphone qui deviendra aussi le sien). L’amour reste la chose la plus importante au monde ».

marieanne-faithfull1968

Quelle était votre idée originale en utilisant le concept « Negative capability » (capacité négative) ?

« Negative capability », c’est un thème fort et très intéressant, tiré du poète romantique anglais John Keats, lui-même s’inspirant de William Shakespeare. Pour moi c’est atteindre l’essence même de la beauté artistique, même si cela implique d’emprunter des chemins sinueux, à rendre fou et parfois incohérent. Et Shakespeare, n’oubliez jamais, était un grand admirateur de Montaigne…. J’apprécie la littérature anglaise, française ou italienne, mais je ne me considère pas pour autant pour une artiste intellectuelle. Quel pois a encore aujourd’hui, quel impact a-t-on auprès des gens ? Sans doute beau coup moins que ces auteurs-là ».

« Après les drogues, la perception s’illumine ».

Est-ce-lourd à porter d’incarner le souvenir d’une époque dorée du rock, surtout quand beaucoup d’autres ont disparu ?

« Je me sens nerveuse à l’occasion de cette sortie d’album. Je n’aime pas trop parler de moi, et els gens viennent me voir avec leur propre vision d’une époque : ils pensent savoir qui je suis, ou pas, ce qu’a été ma vie dans les sixties, mes relations avec les Stones… Ils ont une fausse préconception, et il est souvent pénible de leur démonter que ce n’était pas comme ils l’imaginent. Tout ça est du passé, moi, je vis au présent. Je ne suis pas un livre d’histoire qu’on ouvre et qu’on ferme quand on en a envie. C’est le problème avec le passé : les gens l’enjolivent quand ils regardent en arrière… mais moi, je ne suis pas nostalgique du tout ».

Cet album illustre la fidélité qui caractérise votre relation avec le violoniste-producteur Warren Ellis…

« Je suis amoureuse de Warren Ellis, cet extraordinaire musicien. Aucune dimension sexuelle, c’est une romance musicale entre nous. Il a apporté des idées fantastiques sur cet album, comme réenregistrer As tears go by avec des violons, je ne l’avais pas imaginé… Il m’a rassurée quand j’étais stressée d’enregistrer. Comme il n’a pas de fossé entre ma vie d’artiste  et celle de femme, c’est parfois un vrai problème ! »

Et Nick cave, qui possède le même univers sombre que vous, en quoi est-il précieux ?

« C’est un ami très cher, depuis très longtemps. On a eu des trajectoires de vie assez similaires, traversant et surmontant plusieurs tragédies dans nos vies. Mais il a changé, il a épousé une femme fantastique. Comme moi, le plus grand changement positif, c’est qu’il a réussi à arrêter les drogues et l’alcool. Tout le monde, dans le show-business, ne parvient pas à décrocher de cet enfer. Nous deux avons réussi à nous détacher, après d’énormes efforts et rechutes, c’est ce qui nous rapproche, après ces années d’errance. En stoppant ces addictions, votre perception s’illumine. Ça m’a fait tellement de bien de tout arrêter, mais je ne veux pas donner de leçon aux autres… »

Allez-vous retourner sur scène pour cet album ?

« Je ferai quelques dates oui – deux shows à Paris, deux à Berlin, deux à Londres – mais en raison d’une opération à mon épaule, je suis contrainte de limiter. J’ai été sur la route et en tournée pendant près d’un demi-siècle, tout ça m’a usée…

« Les terroristes n’ont pas réussi à tuer le sens de la fête ».

Qu’avez-vous voulue exprime avec They come at night, titre qui fait référence au 13 Novembre et que vous avez déjà joué lors d’un hommage aux victimes du Bataclan ?

« Je n’ai que rarement écrit sur la politique. Mais ce qui s’est passé au Bataclan le 13 Novembre dépasse tout, et m’a beaucoup affectée. J’ai vécu cette nuit d’horreur depuis mon appartement parisien (N.D.L.R. : dans le 14e arrondissement, près de Montparnasse), et j’ai écrit They come at night, les heures qui ont suivi. Je l’ai envoyée ensuite à Mark Lanegan (N.D.L.R. : musicien et chanteur américain, ex-Screaming Trees) qui l’a aimée, et mise en musique. Les terroristes, auxquels il ne faut pas trop donner d’importance, visaient un lieu de culture, mais ils n’ont pas réussi à tuer ni le sens de la fête, ni le goût des parisiens pour la musique. Mais quelle douleur : quand j’ai chanté au Bataclan, un an après les attentats, ils avaient à peine terminé de laver les murs du sang des victimes… »

Vous comparez les djihadistes et terroristes de Daech à des Nazis dans cette chanson…

« J’ai un vieil ami, le producteur Hal Willner, qui a une théorie assez fascinante : tous les soixante-dix ans, les Nazis reviennent, sous une forme ou sous une autre. Et ça fait soixante-dix ans qu’ils sont partis… Plusieurs signes, partout dans le monde, appuient cette théorie : Daech, Donald Trump, les populismes, le Brexit. Tout ça préfigure peut-être ce retour. Tout ce qui se passe en ce moment ne sent pas vraiment bon, n’est-ce pas ? ».

Quelle vision avez-vous de la France, votre terre d’adoption ?

Je vis à Paris depuis quinze ans. Je partage ma vie entre ici et ma maison en Irlande. J’aime ce que dégage Paris, la façon de vivre des français… Certains sont d’ailleurs devenus des amis, comme Etienne Daho. J’aime certaines actrices françaises comme feu Jeanne Moreau, ou Catherine Deneuve, qui incarnent une certaine idée de la liberté, cela a toujours compté à mes yeux. »

Le Brexit effraie-t-il la citoyenne  britannique que vous êtes ?

« Je n’ose même pas y penser, j’essaie de me désintéresser du sujet, mais il revient chaque jour dans l’actualité. J’aime les cultures française et anglaise, je jongle entre les deux. Je ne me sens pas plus française qu’anglaise, je suis une citoyenne du monde. «

Propos recueillis par Xavier Frère – L’entretien du Dimanche – Le B.P. du 28 octobre 2018.

Marianne

Bio Express :

  • 29 décembre 1946 : Naissance à Hampstead (U.K.) d’un père officier de renseignement britannique et d’une mère baronne autrichienne.
  • 1964 : rencontre les Rolling Stones en boîte de nuit et première chanson « As Tears go by ».
  • 1965 : Épouse brièvement John Dunbar, marchand d’art, et donne naissance à Nicolas. Début de la relation avec Mick Jagger. Premier album « Come my way ».
  • 1968 : Plusieurs rôles au cinéma dont La Motocyclette avec Alain Delon.
  • 1970 : Quitte Mick Jagger, perd la garde de son fils, accro aux drogues dures.
  • 1973 : Duo avec David Bowie « I got you Babe ».
  • 1979 : Grand retour en pleine vague punk-rock avec l’album « Broken English ».
  • Années 80 : Installation à New-York, cures de désintoxication, épouse un acteur, puis divorce.
  • 2002 : Album « Kissin’ Time » avec une jeune génération d’artistes, dont le français Etienne Daho.
  • 2007 : Film Irina Palm, prix européen pour son interprétation.
  • 2 Novembre 2018 : 21e album, « Negative Capability » (BMG), avec Nick Cave, Warren Ellis, Ed Harcourt.

 

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