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Pouvons-nous éviter une nouvelle crise financière ?

Dans ce nouvel ouvrage, Steve Keen, l’auteur à succès en librairie de « L’imposture économique » (20.000 exemplaires vendus) et l’un des rares économistes ayant anticipé le dernier crash financier, montre pourquoi les experts auto-déclarés, enfermés dans leurs ornières idéologiques, n’avaient rien vu venir. Il explique surtout en quoi les niveaux de dette publique toujours plus élevés rendent une autre crise financière presque inévitable… À moins que les hommes et femmes politiques ne s’attaquent aux dynamiques réelles qui sont à la base de l’instabilité financière.

Plutôt que de résumer l’ouvrage, j’ai choisi d’insister sur la préface de Gaël Giraud, économiste en chef de l’Agence de Développement, directeur de recherche au CNRS, professeur à l’école nationale des Ponts et Chaussées.

La contribution de Steve Keen.

L’intuition forte qui sous-tend ces pages est que la dette privée joue un rôle central, aussi bien dans la dynamique macroéconomique, que dans le déclenchement des crises. D’un côté, la dette est indispensable à l’investissement, et donc à la prospérité : rêver d’une économie capitaliste qui fonctionnerait sans dette, revient à croire qu’il serait possible de faire décoller un avion sans kérosène. De l’autre, pourtant, c’est l’accumulation de mauvais endettement privé, qui conduit au gonflement de bulles, c’est-à-dire à l’accumulation d’investissements (financés par l’emprunt) dans des projets qui ne génèrent pas de valeur ajoutée, et dont les prix de marché finiront, tôt ou tard, par dégringoler. Par conséquent, pour le professeur de Kingston, les crises financières ne sont nullement des  phénomènes exogènes qui surviendraient, comme par l’effet d’une obscure malédiction…

Cette vision (« les crises sont des phénomènes imprévisibles dont nul n’est responsable ») laisse délibérément de côté le fait qu’en matière de crises financières, c’est nous, l’Occident, qui avons créé le monstre. Chaque degré supplémentaire dans les océans, donne davantage d’énergie aux cyclones, augmentant leur violence dévastatrice. De même, chaque degré de liberté supplémentaire accordé aux marchés financiers multiplie les occasions d’accumulation d’une dette privée malsaine, qui se révèlera tôt ou tard insolvable, et pourra provoquer un nouvel effondrement.

Le diagnostic que pose Steve Keen dans ce livre est donc sans appel : les économies occidentales, rejointes à présent par la Chine et plusieurs autres pays émergents, ont recommencé à accumuler de la mauvaise dette, oubliant de tirer les leçons de la crise de 2007 – 2009. Cela se lit très aisément à travers le ratio nominal du montant de la dette privée sur le P.I.B. (indicateur discutable, mais cependant outil de pilotage simple pour les instances de gouvernance financière). En effet, si la dette était féconde, (et nous avons dit qu’elle était indispensable au fonctionnement de l’économie) elle produirait du P.I.B., de sorte que ce ratio resterait stable à moyen terme. Les montagnes de dettes privées finiront tôt ou tard par s’effondrer, car leur remboursement fait peser un fardeau d’autant plus difficile à supporter du fait de l’atonie de la croissance économique, la faiblesse de l’inflation et l’appréciation du dollar (pour les dettes contractées hors des États-Unis dans cette devise). Dès lors deux solutions :

  • Ou bien nous trouvons une recette pour faire croître de nouveau nos économies à un rythme compatible avec le remboursement de nos dettes.
  • Ou bien nous annulons ces dernières.

La première option est à l’évidence celle vers laquelle est tentée de courir l’économie américaine : pour que les étudiants qui se sont saignés aux quatre veines en vue d’accéder à un enseignement supérieur de qualité puissent rembourser leurs emprunts, il est essentiel que le plus grand nombre d’entre eux puisse trouver un job bien rémunéré dès la sortie des campus…

La seconde option peut prendre deux visages : celui du défaut (qui comme la mort du débiteur, fait disparaître sa dette), ou celui de la remise de dette. Dans le premier cas, il est encore possible de saisir le patrimoine du débiteur ruiné en lieu et place d’une dette qui ne sera pas remboursée. C’est ce à quoi nous avons assisté en 2008. Trois millions de  ménages ont perdu le bien immobilier qui servait de collatéral à leur prêt hypothécaire. Certains sont allés dormir avec leur famille dans leur voiture… C’est également le triste spectacle offert par le démantèlement de l’économie grecque : un bout du port du Pirée vendu aux chinois, une île acheté par des allemands, les aéroports grecs bradés…

Mais ce qui fait tout le prix de la contribution de Keen ne tient pas seulement à l’acuité avec laquelle il prédit la possibilité d’un nouveau désastre : il n’est pas le seul à craindre le malheur. Après avoir correctement anticipé le krach de 2007 – 2009, et si nous ne prenons pas très vite les bonnes résolutions en vue d’éviter le pire, il pourra lui être fait crédit d’avoir présagé le cataclysme suivant. Nous ne pourrons pas prétendre que nous ne savions pas. L’intérêt des pages qui suivent tient au fait que l’alerte qui y retentit s’appuie sur une réflexion profonde concernant les impasses de l’économie néoclassique. Les voix qui appellent à un renouveau sont désormais nombreuses, des  économistes, mais aussi des éditorialistes leur emboîtent désormais le pas…

La voix de Keen a une portée spécifique : non seulement ce fin connaisseur de la théorie néoclassique nous donne à comprendre pourquoi et comment l’économie mainstream reste aujourd’hui encore incapable de voir venir la catastrophe, mais il propose des pistes de recherche pour l’élaboration d’une analyse économique alternative. Elles passent notamment par la prise au sérieux des intuitions de l’américain Hyman Minsky et par le renoncement à vouloir tous les phénomènes économiques et financiers comme des phénomènes d’équilibre.

Et les inégalités ?

Trois remarques finales s’imposent :

1°) Même dans la théorie néo-classique, il est des fondamentaux que les experts négligent, ou dont les éditorialistes de cour ne rendent pas compte. Ainsi la théorie de l’équilibre général d’Arrow-Debreu (qui constitue le noyau dur de l’économie néo-classique) reconnaît-elle que les marchés financiers sont presque toujours gravement inefficaces. Que les prix de marché ne reflètent que rarement l’information pertinente. Que les bulles et autres taches solaires sont les autres inconvénients inéluctables de ces marchés. Que la déflation y est parfaitement compatible avec les conditions d’équilibre. Et mieux encore : qu’un équilibre de l’offre et de la demande peut fort bien ne pas exister, de sorte que l’un des deux côtés sera nécessairement rationné. Pourquoi ces résultats, bien connus des spécialistes ne sont-ils jamais enseignés dans les business schools ?

2°) Par ailleurs, une partie de l’analyse de Keen tourne autour d’une règle que l’on peut formuler ainsi :

« Dès lors que la dette privée d’un pays dépasse 150 % du P.I.B., et que le crédit dépasse 10 % du P.I.B. au cours des cinq dernières années, l’économie en question connaîtra un effondrement financier ». Ce critère est absolument empirique, aussi ne faut-il pas ne pas l’absolutiser ni l’interpréter comme une nouvelle « règle d’or » qui tôt ou tard, s’avèrerait aussi caduque que celle de Milton Friedman.

Les intuitions de Keen soulèvent d’ailleurs une question essentielle : peut-on identifier un Rubicon au-delà duquel une économie court nécessairement à sa perte ? Si elle existe, « une telle frontière » dépend certainement des caractéristiques propres à chaque économie et de son histoire. Et si elle peut se formuler au moyen d’une équation, c’est, au mieux, au moyen d’une batterie de paramètres bien plus complexes que le seul niveau d’endettement privé, ou la vitesse d’accroissement du niveau de crédit/P.I.B. : la part des salaires dans la valeur ajoutée, le niveau d’éducation, le taux d’emploi, la croissance potentielle, la plus ou moins bonne santé du secteur bancaire, le niveau des inégalités de revenu et de patrimoine, le montant des réserves de change, les termes de l’échange, l’endettement public… Enfin, l’État a-t-il encore la capacité de créer de la monnaie ?(ou en a-t-il été dépossédé comme dans la zone euro ?). Et les vitesses d’évolution de ces variables entrent à coup sûr dans l’équation.

3°) Enfin, une série de facteurs susceptibles de gonfler la dette publique et de conduire à un effondrement sous-tend ces pages sans être totalement explicitée : il s’agit des inégalités des revenus et de patrimoines. En s’inspirant en grande partie des travaux de Keen lui-même et de Minsky, il est possible de montrer que le creusement des inégalités conduit les classes moyennes et la fraction des catégories populaires qui ont accès au crédit bancaire à s’endetter pour maintenir leur niveau de vie ou tenter d’imiter celui des plus favorisés. S’il devient excessif, cet endettement des ménages conduira tôt ou tard une partie d’entre eux à faire défaut, et donc à concéder une part de leur patrimoine sous forme de collatéral. Ce transfert de patrimoine ne fera qu’accentuer les inégalités patrimoniales, renforçant le pouvoir politique, juridique et financier des catégories aisées, et donc leur aptitude à capter les différentes rentes disponibles, financières et immobilières en particulier. S’ensuivra un creusement des inégalités de revenus, et ainsi de suite. Un cycle infernal, qui peut, lui aussi, conduire à la ruine d’un pays, ou du moins à une stagnation économique durable.

L’ouvrage de Keen aborde quelques-unes des solutions, connues pour l’essentiel depuis 2009, tout en suggérant que leur mise en œuvre demanderait à nos dirigeants, ainsi qu’à ceux qui les élisent, un courage politique qui a semblé leur faire défaut jusqu’à présent. Encore faut-il que nous puissions en débattre pour décider ensemble de ce que nous voulons faire face à la menace induite par la dérégulation financière. Avec la rigueur et l’humour qui caractérisent la plume de Steve Keen, ce livre y contribue de manière décisive.

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