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Sylvie Aubenas : Nadar un talent sans équivalent.

Au pays de Nicéphore Niepce, voici une exposition qui ne manquera pas d’intéresser ! « Les Nadar, une légende photographique » – Bibliothèque François Mitterrand  BNF – Paris 13e jusqu’au 3 Février 2019. Directrice du département des Estampes et de la photographie, Sylvie Aubenas en est avec Anne Lacoste l’une des organisatrices. « Les Nadar », au pluriel pour décrire les trois personnalités qui ont fait passer devant leur objectif Baudelaire, Dumas, Manet, Sarah Bernhardt.

Thierry Dussard : On connaît Nadar, le photographe, mais cet homme aux talents multiples a eu une autre vie avant la photographie ?

Sylvie Aubenas : Nadar, qui est le pseudonyme de Félix Tournachon, était doué pour la célébrité. C’est en effet un journaliste, un romancier et un caricaturiste célèbre, avant même de devenir photographe. Il connaît donc déjà le Tout-Paris avant de se lancer dans cette aventure, que cela soit les modèles ou ses clients futurs. A partir de 1886, son fils Paul prend la relève, et Félix Nadar, tout auréolé du prestige de vétéran de la photographie, revient alors à son activité d’écrivain. En fait, il n’a jamais cessé d’être reconnu et apprécié, jusqu’à sa mort, en 1910.

T.D. : Félix Nadar devient photographe en 1854, juste quinze ans après que cette invention ait été découverte par Niepce et Daguerre ?

Sylvie Aubenas : Au moment où il se lance, le daguerréotype est dépassé. L’image unique positive directe sur plaque de cuivre est remplacée par le procédé négatif positif sur papier. Le négatif sur verre vient d’être mis au point, ce qui permet une grande netteté et une meilleure rapidité. Il a appris la photo avec Camille d’Arnaud et a envoyé un an auparavant son jeune frère Adrien s’initier auprès de Gustave Le Gray, qui est à l’époque le seul photographe à donner des cours.

T.D. : L’exposition de la BNF est, en effet, intitulée Les Nadar, car ils sont trois, les deux frères Félix et Adrien, puis Paul, le fils de Félix ?

Sylvie Aubenas : Nous avons laissé à Adrien Tournachon son nom patronymique, bien qu’à un moment, il signe « Nadar jeune » et les deux frères n’ont cessé de se disputer la propriété de cette marque. Ancien étudiant aux Beaux-Arts, Adrien est donc à bonne école avec Le Gray, tout comme Félix qui apprend via son frère, le meilleur de l’enseignement de Le Gray. Certains des portraits de Le Gray ont même été attribués à Nadar, et on a longtemps confondu le travail des deux frères mais une chose est sûre, leur talent est sans équivalent.

Ils font preuve d’une grande modernité, leurs portraits ne sont pas en pied, mais optent pour un cadrage plus serré sur le buste, sans décor, ni retouche couleur comme cela se faisait sous le Second Empire.

T.D. : C’est une période d’expansion économique, accompagnée par un boom photographique, les Nadar en profitent-ils ?

Sylvie Aubenas : Ils participent pleinement à cet essor et ils déménagent à mesure que leurs affaires prospèrent ou périclitent. Après le premier atelier, au 113 rue Saint-Lazare, ils s’installent au 35, Boulevard des Capucines, sur les grands boulevards, dans un immeuble éclairé par une immense enseigne lumineuse rouge, Nadar. A l’intérieur, le chauffage central, une cascade de rocailles offrent un luxe inouï propre à séduire la clientèle. Puis, ils emménagent 51, rue d’Anjou, et enfin en 1924, dans un hôtel particulier 48, rue de Bassano, toujours rive droite, sans que ces différents lieux correspondent à un véritable changement de style.

T.D. : Le succès n’est pas pour autant garanti, le fameux Le Gray fait faillite, tout comme Disderi, après avoir amassé une belle fortune ?

Sylvie Aubenas : A cause d’une réussite trop rapide, certains des plus grands noms échouent en dépit de leur notoriété. Les ateliers immenses, la pléthore de personnel et les décors extravagants coûtent cher. Le Gray est mis en faillite par ses commanditaires, et Disderi, le photographe des têtes couronnées, qui a popularisé le portrait carte de visite, doit mettre la clé sous la porte.

Nadar, plus proche de la bourgeoisie libérale et du monde de l’art, est soutenu par les frères Pereire, dont la banque est très prospère.  Il n’est cependant pas épargné par les difficultés. D’autant plus qu’il délègue beaucoup et se disperse, mais sa femme Ernestine est une bonne gestionnaire.

T.D. : Est-ce que la photo a du mal à s’imposer face à la peinture, Delacroix se dit « effrayé du résultat que nous avons obtenu », et est-elle critiquée par les milieux littéraires ?

Sylvie Aubenas : Lamartine affirme que la photographie « ne sera jamais un art ». Et Baudelaire la méprise quand elle se perd dans le petit portrait carte, et les vues stéréo, en s’inquiétant de la voir « empiéter sur le domaine de l’impalpable et de l’imaginaire ». Mais cela ne les empêche pas de poser pour Adrien Tournachon, pour le premier, et pour Félix Nadar, pour le second, qui affrontera aussi l’objectif de Carjat.

Delacroix se soumet de mauvaise grâce au photographe, il reste raide dans son col cassé, masquant ses mains dans le gilet et son visage fermé en est le reflet.

T.D. : Dans la famille Nadar, il y a aussi Paul, le fils de Félix, dont Anne Lacoste, qui assure avec vous le commissariat de cette exposition, souligne le talent et l’esprit d’entreprise ?

Sylvie Aubenas : Paul Nadar est un personnage extraordinaire, il a joué enfant avec Baudelaire, sa marraine est George Sand et c’est surtout le seul de la famille qui sera photographe toute sa vie. Il commence par travailler avec son père et raconta ainsi qu’ils vont ensemble photographier Victor Hugo sur son lit de mort, « ce cliché pris par mon père en larmes, écrit-il, c’est peut-être son chef d’œuvre ». Il comprend que le film souple inventé par Kodak va transformer la photo « en un véritable sport pour la majorité des gens riches », et il lance un appareil de petit format instantané, l’Express Détective Nadar.

Ses portraits de Mallarmé ou de Joséphine Baker dans les années 1930, témoignent de la sûreté de son œil et de sa longévité. Et son portrait de Sarah Bernhardt en Pierrot figure d’ailleurs en couverture du livre qui accompagne l’exposition.

T.D. : « Nadar, photographe du grand écart » dit Stéphanie de Saint-Marc dans sa biographie parue chez Gallimard, c’est un touche-à-tout ?

Sylvie Aubenas : L’exposition montre la densité et le nombre des portraits réalisés, écrivains et peintres à qui les Nadar ont conféré une forme d’immortalité. Grâce à eux, ils restent vivants et présents à nos yeux. Mais il y a aussi les images des catacombes prises à la  lumière artificielle, inventée par Félix Nadar, les photos aériennes prises d’un ballon qu’il finance à perte pour survoler Paris, les clichés de chevaux et de vaches primés aux concours agricoles d’Adrien Tournachon, ainsi que les photos de voyages rapportées par Paul, de Tachkent et de Jérusalem.  Ce sont des flambeurs sympathiques, et audacieux, qui ont pleinement vécu leur époque, en se portant toujours à l’avant-garde.

Propos recueillis par Thierry Dussard – Le Télégramme du 12 janvier 2019.

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