L'éditorial·Management·Optimisme

Gérard Mermet : « 2018 nous oblige à préparer 2030 ».

L’entretien du Dimanche 30 Décembre 2018 avec Gérard Mermet : Le Bien Public du 30 Décembre 2018. Propos recueillis par Pascal Jalabert.

Le sociologue publie son quinzième Francoscopie : Nous aujourd’hui, demain chez Larousse. Depuis 1984, Gérard Mermet ausculte le pays, mesure les évolutions et offre aussi une vision prospective à l’horizon 2030. La lecture peut paraître inquiétante. Lui reste optimiste.

P.J. : Commençons par la démographie : quel bilan tirer de l’évolution ?

Gérard Mermet : Premièrement, la France se différencie des autres pays européens par son taux de natalité suffisant pour se renouveler à l’identique en termes de pyramide des âges. Cela explique en partie le taux élevé de chômage qui sera impacté par ce phénomène démographique au moins jusqu’en 2025.

Deuxièmement, le vieillissement de la population avec deux constats : 1,33 cotisant pour un retraité contre quatre en 1960 et surtout depuis dix ans, une stabilisation voire une inflexion du « vieillissement en bonne santé ».

Troisièmement, la famille a tellement changé que cela a bouleversé le logement, la consommation, les loisirs, les transports et : 35 % de foyers solo en 2014, contre 27 %  en 1990. Et quand le ménage compte plusieurs membres, non seulement ce ne sont plus les mêmes au fil de la vie, mais encore les activités de ses membres, le numérique ont réduit le temps de discussion par deux dans la famille en vingt ans. Or, tout dans le pays reste conçu pour le plein-emploi, un vieillissement en bonne santé et des familles classiques.

P.J. : La pression migratoire est-elle inévitable ?

Gérard Mermet : Les prévisions les plus sérieuses pour l’Afrique font état de 450 millions d’habitants de plus à échéance 2030. L’Europe, qui est le débouché naturel dispose de 12 ans pour se préparer à des mouvements considérables au lieu de se quereller sur des formules simplissimes. On sait très bien que si on laisse entrer tous les Africains qui le souhaitent, ce sera ingérable et on sait aussi qu’il est impossible de tout fermer.

P.J. : Francoscopie commence par le chapitre Environnement et par une alarme comparable à celle des climatologues ?

Gérard Mermet : 50% des espèces animales  ont disparu de la planète en un demi-siècle. Jamais dans l’histoire de la planète, une extinction n’a été aussi rapide. L’eau douce se raréfie, la superficie nécessaire pour se loger et donner de l’activité à tous les habitants diminue les surfaces forestières et les terres cultivables. Notre décor est de moins en moins la nature. Si on ne va pas vers une alimentation différente plus végétale et moins carnivore qui demande plus d’espace, on va accélérer ce phénomène.

P.J. : Outre le climat, quel est le risque majeur pour la France de 2030 ?

Gérard Mermet : L’accroissement des inégalités. Jusqu’au milieu des années 1990, tous les indicateurs de Francoscopie montre un mouvement régulier assez fort de réduction des inégalités. Du fait des revenus du patrimoine, on observe un coup d’arrêt au milieu des années1990. Au XXIe siècle, vient un mouvement inverse de creusement des inégalités. Il a créé des fractures territoriales, sociales et économiques qui génèrent de la colère, des frustrations. Cette crise des Gilets Jaunes  en est la résultante : elle émane de Français qui n’ont plus de  perspectives de rattrapage. Le risque  majeur pour 2030, c’est que les innovations génératrices de progrès, de vivre mieux profitent uniquement à ceux qui disposent d’atouts en matière de culture, de réseaux, de moyens financiers pour les acquérir. Il est urgent d’y répondre sous peine de fortes tensions au niveau de la société. Les gens pas contents de leur sort entreront dans une société du non, que j’appelle «métacontemporaine ». Or celle-ci mène à la non-société.

 P.J. : Vous décrivez un scénario inquiétant si on persiste dans cette voie…

Gérard Mermet : Le scénario noir, c’est que le pays devienne de plus en plus une addition d’individus ou de communautés et de  moins en moins une collectivité qui essaie de travailler ensemble à son avenir. Nous devons modifier ces attitudes, nos certitudes (le principe de conviction sera moins important que celui de responsabilité individuelle ou collective), les habitudes (alimentation, loisirs, déplacements), les aptitudes avec une place très grande à l’éducation et à la formation tout au long de la vie. Chacun doit prendre conscience des efforts que suppose l’adaptation aux changements en cours pour agir de façon coordonnée davantage que dans la confrontation. Cette année qui s’achève a permis à tous les Français de prendre conscience des fractures, des inégalités, de ce risque de rupture grave. 2018 nous oblige à préparer 2030 avec la vision d’une destinée collective.

P.J. : Les Français ont toujours su s’adapter aux évolutions ?

Gérard Mermet : Pendant des siècles, les évolutions étaient linéaires et prévisibles par les dirigeants. Elles sont devenues exponentielles et l’esprit humain n’est pas fait pour des évolutions exponentielles. La France peut mettre en avant ses atouts (l’histoire, la géographie, le système de santé, les infrastructures, la capacité d’innovation), mais, pris un par un, ces atouts sont moins spectaculaires qu’ils l’ont été. Plus inquiétant, la culture générale tend à se réduire, et la culture économique n’est pas suffisante pour aborder la complexité du monde. Il est indispensable de réinventer ces atouts, pour les renforcer et aussi de repenser certaines valeurs pour gommer nos faiblesses. Un pays qui valorise davantage quelqu’un de « malin » que quelqu’un « d’honnête et irréprochable » ne fait pas société.

P.J. : Etes-vous optimiste ou pessimiste ?

Gérard Mermet : Nous avons tous un devoir d’optimisme. Je prône en conclusion la société des « 3 R » : réalité, rationalité et responsabilité. Le déni de réalité conduit à des dérives inévitables. L’irrationalité avec tout ce qu’elle véhicule de fake news et de complotisme conduit à réagir à l’émotion  au détriment de la raison. Cette irrationalité, c’est le plus grand mal français de 2018. En fin, l’irresponsabilité, ce serait que chacun puisse tirer la couverture à lui sans être conscient de ses actes et de ses attentes. 

Je conclurai avec la phrase d’Albert Einstein  : »La folie c’est de se comporter de la même manière et d’attendre un résultat différent ».

Vu par l’Optimiste.

Gérard Mermet : Il est né le 27 Juin 1947 à Lyon, suit une double formation d’ingénieur et de Psychologue en France et aux États-Unis. Manager dans des multinationales (Essilor, Gloria), puis enseignant à Paris 9 Dauphine.

Publications : Francoscopie Larousse depuis 1984. Il y compile et commente les données sur la démographie, l’éducation, la famille, les opinions, les revenus, la consommation, les loisirs…

Inventeur de néologismes : Pour désigner les évolutions, il crée de nombreux mots.

Alicaments : Aliments spécialement conçus pour être profitables à la santé.

Société mécontemporaine.

Homo zappens : Individu « post-moderne » caractérisé par sa tendance à la mobilité et à l’instabilité, voulues ou subies.

Sexygénaire : personne de plus de 60 ans (-) à l’apparence et au mode de vie calqués sur ceux de personnes plus jeunes.

 

 

 

 

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