L'éditorial·Management

Général de Villiers : L’adhésion doit l’emporter sur la contrainte.

Propos recueillis par Hubert Coudurier – Éditorialiste au Télégramme.

Ancien Chef d’État-Major des armées sous François Hollande, le général de Villiers a brutalement démissionné au début de la présidence Macron. Ayant créé une société de conseil en stratégie et collaborant à l’Association pour le Progrès du Management (APM) et au Boston Consulting Group, il revient dans son ouvrage « Qu’est-ce qu’un chef ? » (*) sur les fondements de l’autorité et parfois au bord du chaos.

H.C. : Le 14 juillet 2017 le nouveau président Macron vous rabroue publiquement, de surcroît devant le Chef d’État-Major américain. L’avez-vous vécu comme une humiliation ?

Gal de Villiers : Je n’ai pas eu de sentiment d’humiliation mais de surprise car j’avais passé la journée avec lui, la chancelière Merkel, puis le président Trump. Certes, notre différend sur les arbitrages budgétaires générait une tension grandissante, mais elle s’était soldée par un compromis. Une des raisons pour lesquelles je n’ai aucune rancœur est que j’avais du respect pour le président, que je connaissais depuis 2014 comme Secrétaire général adjoint de l’Élysée. Plutôt qu’humiliation, je préfère le mot gâchis, car on aurait pu faire autrement. Mais la page est tournée et je considère que la loyauté est supérieure aux différends.

H.C. : Avec  Jean-Yves Le Drian, ministre de  l’Europe et des Affaires étrangères, vos rapports étaient au beau fixe.

Gal de Villiers : Jean-Yves Le Drian a changé de portefeuille mais mon amitié n’a pas changé pour lui. C’est lui qui avait arrêté la décroissance du budget. C’est son honneur et celui de François Hollande. Personne ne l’avait fait depuis la guerre d’Algérie. Mais quand vous êtes Chef d’État-Major, vous êtes en lien selon la Constitution avec le Président, le Premier Ministre et le Ministre de la Défense.

H.C. : Il fallait toute la déférence qui s’attache à un président nouvellement élu pour que personne ne relève l’inconvenance de ce geste à l’égard d’un chef militaire ayant conduit avec succès l’opération Serval.

Gal de Villiers : Pour moi, c’est déjà de l’histoire ancienne. Ce qui m’a fait écrire ce livre, c’est que j’estimais avoir des choses à transmettre après 43 ans d’expérience militaire. Or, au fil du temps, j’ai observé cette faille grandissante entre ceux qui décident, et ceux qui mettent en œuvre, et pas seulement en politique. Il faut savoir s’effacer derrière les autres. Réussir, c’est d’abord les faire réussir.

H.C. : Après « Servir » vous publiez un livre intitulé « Qu’est-ce qu’un chef ? » sur la question de l’autorité qui semble aujourd’hui devenue une interrogation majeure dans les sociétés occidentales. A l’émission de Laurent Ruquier (ONPC), vous avez été écouté dans un silence quasi-religieux.

Gal de Villiers : L’autorité, ce n’est pas la dureté froide, ni la mollesse tiède. Auctoritas, c’est augmenter, faire grandir. On pense souvent autoritarisme. Mais un chef décide après avoir conçu, convaincu, conduit et contrôlé. C’est un échange de confiance. Aujourd’hui, la direction, c’est que tout part du sommet, et ceux qui exécutent ne se sentent pas responsabilisés. Mais il faut aussi une incarnation du chef. S’il n’y a pas d’action et de cohérence entre les paroles et l’action, c’est du vent.

Dans l’armée, j’ai constaté que cette confiance existe. Notre objectif, ce n’est pas la performance, c’est d’amener les gens, si nécessaire, au sacrifice suprême. L’adhésion doit l’emporter sur la contrainte. Quand Daech, à l’été 2014, prend Mossoul avec 30.000 hommes face à 250.000 hommes de l’armée irakienne, ces derniers n’avaient pas de force morale.

H.C. : Vous avez démissionné parce que vous vous sentiez floué par le non-respect des engagements budgétaires et ça recommence avec le dernier budget sur les OPEX (Opérations extérieures).

Gal de Villiers : Nous verrons bien en fin de gestion le 31 décembre. Ce qui est sûr est que vous ne pouvez pas dire « je sanctuarise le budget » et ne pas le faire. Ce n’est pas bien, c’est de l’enfumage. L’exemplarité nourrit la confiance, qui est impossible si vous promettez quelque chose et que vous ne l’appliquez pas.

H.C. : Dans ce contexte, quelle confiance sur nos capacités à atteindre les normes de l’OTAN, soit 2% du P.I.B. en 2025 ?  Et quel sens peut avoir une défense européenne, même si elle paraît absolument nécessaire ?

Gal de Villiers : La Loi de Programmation Militaire (LPM) est une avancée que je ne peux que saluer. Il reste 3 points de vigilance :

  • On va voir comment on termine 2018, alors qu’il manque 400 million d’euros.
  • L’exécution doit être effective année après année. On a déjà été échaudé au cours des années passées.
  • La majorité de l’effort se situe hors du quinquennat hors du président Macron.

L’objectif d’un budget à 50 milliards d’euros permettrait à l’armée française de rétablir la cohérence entre les menaces, les missions et les moyens, tant pour la projection sur les théâtres extérieurs que pour les équipements, la logistique et l’entraînement. Tout ce qui constitue un modèle d’armée équilibré pour faire face à une situation très complexe.

Car on fait face à quatre phénomènes géopolitiques majeurs, dans un monde de plus en plus instable :

  • Le terrorisme islamiste radical reste toujours aussi menaçant.
  • Le retour des États puissance qui font peser des menaces importantes (en Mer de Chine, au Levant, à l’Est de l’Europe). Il y a des pays qui réarment de 5 à 10 % par an, quand nos démocraties désarment depuis la Chute du Mur et se cantonnent à la tactique.
  • Le dérèglement climatique a des conséquences géostratégiques.
  • Les migrations massives aussi qui sont les résultats des guerres ou de la pauvreté.

H.C. : L’opération Barkhane sur la bande sahélo-saharienne ne risque-t-elle pas l’enlisement ?

Gal de Villiers : Non, pour résoudre une crise il faut quinze ans. Or, il faut gérer un problème avec des conflits centenaires sur cinq pays voisins au Sahel.

Il faut faire monter en puissance le G5 Sahel. Cela ne peut pas se faire du jour au lendemain. On est sur des périodes de plus en plus longues, car la haine est de plus en plus profonde. Il y a un effet de ciseau terrible que les opinions publiques ne comprennent pas forcément. Je suis raisonnablement optimiste. Il faut que les forces de sécurité se déploient car le terrorisme islamiste radical érige la barbarie en finalité et pas en moyen avec une approche transnationale. C’est un terrorisme mutant et mouvant. On n’avait pas le choix de se cantonner à l’Afrique et de ne pas intervenir au Moyen-Orient.

H.C. : Du coup, l’armée a souffert d’être en surrégime ?

Gal de Villiers : Certes, on a vécu 30% au-dessus de nos capacités, notamment jusqu’aux attentats du 13 Novembre 2015 à partir desquels un véritable effort de guerre a été acté. Sur le plan de la sécurité et de la défense, François Hollande a rempli son rôle de chef des armées. On peut être fiers de ce qu’on a fait. Aujourd’hui, on est les premiers en Europe, en nombre de soldats déployés,  en capacité Terre Air Mer (TAM) et dans la lutte contre les cyberattaques.

H.C. : Mais la Défense européenne a-t-elle un sens dès lors que les moyens sont insuffisants ?

Gal de Villiers : La défense de l’Europe est plus que jamais nécessaire. Elle passera par des coopérations interétatiques à géométrie variable sur des projets concrets et pragmatiques. Les accords de Lancaster par exemple seront pérennisés. La force conjointe avec les Britanniques existera et c’est heureux.

H.C. : Vous dites qu’il ne faut pas discuter une époque mais l’épouser ?

Gal de Villiers : J’essaie d’analyser les différentes ruptures. La science, par exemple, n’est pas mauvaise en soi. Mais toutes les évolutions en cours peuvent être source de déshumanisation et façonnent l’époque. On voit que la jeunesse est zappeuse et vit sur les écrans. Pourtant, c’est la richesse des relations humaines qui fait qu’on constitue sa personnalité. En ce domaine, l’armée n’est pas un modèle, mais c’est un laboratoire intéressant.

H.C. : Est-elle le dernier rempart de la société ? Beaucoup de jeunes se sont engagés après les attentats.

Gal de Villiers : Dernier rempart, je n’en sais rien, mais l’escalier social fonctionne toujours. L’armée protège et a conservé sa colonne vertébrale de valeurs appréciées par les Français : la sincérité, la fraternité, le courage, l’autorité, la considération, le respect, la détermination. Ces mots ont un sens et c’est ce que les jeunes viennent chercher dans les armées et qu’ils ne trouvent pas dans la société.

H.C. : Qu’avez-vous pensé des propos de Gérard Collomb lorsqu’il a quitté le Ministère de l’Intérieur ? Vous qui animez des conférences aussi bien dans les grandes écoles que dans les banlieues ?

Gal de Villiers : Je partage le constat du ministre de l’intérieur et les mots très durs prononcés lorsqu’il a dit que les communautés sont côte à côte  et pourraient se retrouver face à face. Il y a plusieurs choses à faire :

  • Une politique de fermeté à l’égard des caïds et face à un dispositif de trafics en tous genres qui engendre une économie parallèle et une grande violence.
  • Simultanément, il faut offrir une espérance à la jeunesse libérée de cette pression qui a énormément de qualités et veut trouver du travail dans des conditions très difficiles. Mais il est évident qu’elle ne peut pas s’épanouir sous la chape de plomb de ce dispositif parallèle.

*Interview du 22 décembre 2018 à propos de « Qu’est-ce qu’un chef » , éditions Fayard, 20,90 €.

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