Economie·Optimisme

Pourquoi l’Amérique est plus violente que vous ne pensez.

Si on vous demandait rapidement : « Comment jugez-vous la violence en Amérique ? » Il est probable que votre réponse serait : plutôt violente. Plus de tueries de masse que dans tous les pays équivalents réunis. Des enfants qui se préparent face à cette menace lors d’exercices actifs. Des armes comme instrument de la vie quotidienne.

Je pense qu’il existe une strate cachée de violence, sans doute la plus mortelle de toutes  – et cependant elle se cache à la vue de tous.  Elle n’est pas faite de fusils, couteaux ou bombes. Elle n’a besoin ni d’obus, ni de tireurs ni d’explosions. Et cependant, elle est plus efficiente dans sa mise en œuvre – Plus prompte, plus rapide, plus intransigeante et sans merci – que tous ceux-ci réunis. C’est quelque chose d’invisible et silencieux, comme l’air, et cependant, nous y sommes tellement habitués, peut-être imprégnés, que nous ne semblons pas la voir du tout. Je m’explique.

Considérons la vie moyenne des américains. Vous devez déjà avoir une idée des statistiques dès maintenant : 80% d’entre eux vivent en joignant les deux bouts de paie en paie. 70% des ménages ne peuvent trouver 1000 $ (700 €) pour une urgence, le salaire médian réel est en train de plonger – tandis que les coûts de tout, santé, éducation, finance, média, la nourriture montent en flèche – augmentant de milliers de pour cent  sur la durée.  L’américain moyen est brisé. Alors, à quoi ressemble la vie d’une personne brisée, dans un pays « riche » ? Eh bien, vous pourriez tous ne le savoir que trop, car vous pourriez vous-même le vivre. Il ou elle vit en équilibre sur le fil du rasoir de la ruine. Un salaire manqué, une maladie imprévue, un faux-pas, et c’est le désastre.

Mais que veulent dire « désastre » ou « ruine » ? Tout simplement, perdre tout ; finir à la rue. Bang ! Vous perdez votre maison, vos biens, votre avenir, et peut-être aussi votre famille. Et même votre vie. Peut-être êtes-vous incapable de régler ce traitement contre le cancer ainsi que le remboursement de votre prêt, ou le médicament qui vous sauvera la vie et le collège de vos enfants, et vous décidez alors de mettre fin à vos jours. Peut-être que cet exemple est extrême – et cependant vous connaissez peut-être des gens à qui c’est arrivé. Alors, est-ce que ce n’est pas aussi de la violence – sous un autre nom ?

Plus  précisément,  c’est une violence structurelle et institutionnelle – pas une violence personnelle. Et il m’apparaît qu’en Amérique, on nous enseigne à distinguer la violence personnelle, mais à ignorer cette violence structurelle et institutionnelle. L’américain supporte toujours sur ces épaules le risque d’être délaissé ou mort, négligé, forcé à faire des choix terribles tels que « mon cancer ou mon prêt ». Mais le but des institutions et des structures modernes, démocratiques est précisément de prévenir tout cela, de supporter ces risques, pas de les aggraver.

Et c’est ainsi que l’américain moyen vit sa vie sous la contrainte, la dureté, forcé à faire des choix terribles, insupportables (Mes enfants ou mon cancer ? Ma retraite ou ma maison ?). Il est obligé de supporter un risque asymétrique – ce que personne ne semble voir : la peur constante, perpétuelle d’une menace bien réelle. Quelle sorte de menace ?  Les américains ne sont pas seulement soumis au risque des armes, ou que leurs enfants s’entretuent, ils sont sans arrêt en situation de perdre leurs moyens de subsistance, leur maison, leurs biens, leurs revenus, leur santé et même leur vie. Bang! Partis. Le spectre de la ruine, juste là-devant, est implacable, il n’en finit jamais, ne se fatigue jamais, ne change jamais. Cependant, l’américain moyen mène sa vie entière sur une balançoire de menace et d’intimidation – d’une menace qui lui tombe dessus, s’il n’est pas « productif » « utile », « employable » (ou même assez en bonne santé, ou jeune ou fort). Mais qui peut ainsi tout cumuler une vie durant ?

 Certes, c’est une chose de perdre un emploi. Mais le prix à payer doit-il être un enjeu de vie ou de mort ? Aussi réel dans la durée qu’une souffrance te une douleur qui s’abat sur une personne et sur les êtres qui lui sont chers ? Est-ce que vous me suivez ? A quoi sert dans ces conditions d’être un pays riche ou une démocratie ? C’est pourquoi je décris cette situation comme une « violence cachée ». Les américains peinent parfois à distinguer ces deux violences  – « Oh, cette personne méritait de perdre son travail, elle ne travaillait pas assez dur » ou bien « écoutez, ce n’est pas cette personne qui va mourir sans Sécurité Sociale ? » ou encore « cette personne a du mal à payer ses factures ce mois-ci » et « mais alors, est-ce-que cela ne veut pas dire  que toute la famille va finir à la rue ? ». Or, ce sont précisément des tranches de la vie américaine d’aujourd’hui.

Les choix que font les américains n’est pas vraiment «  Je peux quitter ce boulot, cet entreprise, cette carrière – mais je suis piégé, je pourrais tout perdre – ma maison, mes enfants, ma famille, ma vie peut-être ». La vie américaine s’est réduite à un dilemme, ou en d’autres termes, – obéissez, soyez dans le moule, soumettez-vous, ou disparaissez. Bossez à ce poste, pour un salaire qui diminue, où l’on vous reconnaît peu, pour une carrière sans but ni signification, afin de payer ces factures qui grimpent en flèche – ou soyez ruinés et soumettez vos êtres chers à une violence grave et traumatisante.  La vie américaine n’est pas un choix véritable entre différentes options, toutes aussi valables – ce qui est bien la définition minimale de ce qu’est vraiment la liberté. J’y reviendrai.

 Vous pensez que j’exagère ? Je ne vous le reproche pas. Si vous étiez américain, cela pourrait vous sembler aussi bizarre, et dépourvu de sens, jusqu’au jour où vous découvrez l’Europe.

Les Américains y viennent pour les vacances et disent  “ Oh, comme ces gens sont heureux et gentils ! Quel endroit merveilleux ! Et ils rêvent de prendre leur retraite en Toscane ou en Provence. Mais pourquoi les européens sont-ils tellement plus heureux et plus sensés que les américains ? Eh bien, c’est parce qu’ils ne vivent pas sous la violence véritable, constante, intrusive que subissent les américains. Ce n’est pas seulement qu’ils n’ont pas d’accès libre aux armes – rappelez-vous, il s’agit d’une violence plus sournoise. C’est qu’ils ont  des  « filets de sécurité ». La Sécurité sociale, l’aide aux enfants, l’aide aux ainés, la retraite, et ainsi de suite. Et donc, ils mènent allègrement leur vie, deviennent plus heureux, plus sensés – ils ne sont pas inquiets psychologiquement, culturellement et socialement, précisément parce qu’ils ne sont pas constamment menacés et intimidés par  la violence structurelle et institutionnelle.

Nous utilisons le terme  « filets de sécurité » de façon assez décontractée, mais il vaudrait mieux l’appréhender comme quelque chose d’essentiel. Des institutions qui ne se contentent pas de vous repêcher quand vous tombez, mais vous protègent des bandes et mafias qui nous intimideraient et nous feraient peur.  Si un patron de mafia s’introduisait dans votre voisinage, et menaçait de tout vous prendre, est-ce-que vous protesteriez ? Mais pour vous  convaincre que ce n’est pas exagéré, il n’y a aucune différence entre ces deux situations – vivre à la merci de la mafia, qui met la pression sur vous, et la façon dont les américains vivent. Parce que la première tâche d’une société civilisée est de s’assurer que personne, vraiment ne vit sous la menace d’une arme, dans la peur de la violence.

Je ne veux pas utiliser le mot « menace » dans le sens des militants de l’extrême droite qui ironisent en parlant de « flocons de neige ». Je parle de menace mortifère. L’américain moyen continuellement à deux doigts de la ruine, vit toujours cette menace comme une contrainte. A tout moment, il peut tout perdre et tomber à la rue, malade, avoir à choisir de se sacrifier – et ceci quelle que soit la durée et l’intensité du travail qu’il a fourni.  Ce péril n’existe pas pour les européens, parce qu’ils ont de meilleurs filets de sécurité, qui ne sont pas uniquement là, comme le pensent les américains, « en cas de malheur». Ce sont aussi des boucliers qui protègent chacun contre l’exploitation, l’intimidation et la menace, et nous évitent d’avoir à nous conformer, à obéir et nous soumettre comme des esclaves, et pas comme des hommes libres.

A ce stade, vous pourriez m’opposer – si vous aviez subi un lavage de cerveau à  la pensée américaine – que tout ce qui figure ci-dessus est parfaitement acceptable, moral et juste. Mais ça ne l’est pas. Nous n’avons pas besoin de réfléchir très longtemps pour comprendre que l’intimidation et la menace sont en soi des formes de violence. Nous ne l’autorisons pas entre personnes, – si elles le font, cela s’appelle du harcèlement, de l’abus de pouvoir, des brimades. Il existe des lois concrètes précisément contre ces délits, des codes pour les empêcher, et des règles pour les stopper. Au moins quand les gens les pratiquent d’individu à individu. Donc qui menace les américains de violence perpétuelle, en tout cas ?

C’est le capitalisme prédateur qui est le responsable. Il agit comme s’il menaçait d’un revolver l’américain moyen, en souriant et en disant : «  Vous feriez mieux de me vendre votre effort, maintenant et au prix le plus bas possible – sinon… ». Exactement comme le ferait un chef de mafia : le résultat est le paradoxe que nous observons : les américains travaillent plus dur que tout le monde « riche », mais aussi que dans les pays en développement. Ils ne font qu’en retirer des vies qui rétrécissent. Et cependant, chaque année, le cycle se répète : les américains travaillent plus dur, simplement pour perdre plus. Plus de longévité, de revenus, d’épargne,  d’ actifs, de confiance, de sens, d’objectifs, de démocratie. Pourquoi cela ? Tout devient beaucoup plus clair si on comprend qu’ils sont intimidés et contraints à le faire par le capitalisme. Marx aurait qualifié tout ceci d’exploitation et paupérisation, mais je pense que lui-même aurait été sidéré par la manière méthodique dont elles ont été construites structurellement et institutionnellement.

A ce stade bien sûr, je veux distinguer le méga-capitalisme – celui dont je parle ci-dessus –  et celui de papa et maman. Votre pressing local n’a absolument pas le pouvoir de vous forcer à faire quoi que ce soit !

Cependant nous observons des phénomènes bizarres, tordus et pervers en Amérique. L’ordre des médecins par exemple, est fermement opposé à la Sécurité Sociale. Mort de rire : quoi, ils ont signé le serment d’Hippocrate ? Le lobby des armes soutient que porter un fusil d’assaut est plus important que la vie des enfants. Un système financier qui balaie l’économie et demande ensuite son renflouement. Telles sont les formes de ce capitalisme qui menace et intimide la société par la violence, si nous y prêtons attention.

Or une société organisée autour de la menace constante, intrusive, perpétuelle de la violence ne peut guère s’appeler démocratie – parce que les gens ne sont pas libres d’y renoncer. Ils sont contraints à des décisions qu’ils n’auraient pas prises autrement, si la contrainte avait disparu.  Donc si l’Amérique n’est pas une démocratie, alors, qu’est-ce ?

En effet, quels effets produit sur les gens la menace qu’ils subissent ?  Cela les traumatise, n’est-ce pas ? Ce trauma est dû à l’exposition répétée, pour soi-même, comme pour tous les êtres chers. Et nous voyons des preuves de ce traumatisme partout en Amérique. Dans l’ambiance de rage et de jalousie. Dans le besoin de sécurité presque puéril – soit dans les mains des démagogues, ou dans la course au statut social, ou la recherche du pouvoir, ou l’idolâtrie portée aux milliardaires. Dans les taux de dépression qui montent en flèche, la solitude, et les suicides : – l’anxiété, la crainte, la pression.

Et aussi dans les explosions de rage constantes, qui font désormais partie de la vie américaine – les carnages d’écoles, les crimes de haine, les politiciens qui prônent la domination, etc. Tout cela montre la manière dont la couche cachée de la violence s’est introduite dans la société américaine.

L’Amérique est plus proche aujourd’hui d’une société autoritaire dominée par les abus,  que d’une démocratie. C’est une société où la strate cachée de violence pénètre et influence la vie. La menace permanente des catastrophes a fragilisé et érodé les piliers de la démocratie. Elle a rendu les gens craintifs, soumis, conformes et soumis aux normes, valeurs et codes de la cruauté, de la punition, de la discipline, de l’exploitation – et ça c’est une bonne affaire.  La mauvaise, c’est qu’elle a aussi transformé les gens en avocats enthousiastes précisément – du système qui les asservit – prisonniers du Syndrome de Stockholm, qui chérissent leur captivité comme noble, nécessaire et juste. Cette méthode sous-tend le fascisme, l’autoritarisme, le crime organisé, et toutes leurs combinaisons tordues, que nous voyons monter en Amérique.

Pour conclure, si vous me demandez ce qui se joue réellement en ces temps troublés, l’enjeu n’est pas seulement de sauver la démocratie américaine – mais plutôt de redéfinir ce qu’est une société qui fonctionne. Comme un levier qui permette d’élever la vie au-delà de la menace du fusil, de la lame du rasoir, de la pointe de l’épée – car une société où l’on tolère la violence ne peut durer bien longtemps. Voilà où en sont les américains à ce jour, et cela explique selon moi, l’essentiel de ce qui a conduit l’Amérique à sa place d’aujourd’hui, une place laide et sombre.

Umair Haque – publié dans Eudaimonia & Co.

Traduit de l’anglais par A. Turuban

Septembre 2018

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