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Joël de Rosnay : l’Intelligence Artificielle va ouvrir des cases dans notre cerveau.

Nos comportements influent sur notre santé et sur le fonctionnement de la société. L’essayiste Joël de Rosnay, auteur de La Symphonie du Vivant* nous invite à nous saisir de cette responsabilité pour construire un monde meilleur.

Dans votre dernier livre, vous racontez comment l’épigénétique (discipline de la biologie qui étudie la nature et les mécanismes qui permettent d’influencer les gènes sans les modifier).

L’épigénétique est une révolution en biologie. Cette découverte fondamentale, qui date d’une vingtaine d’années, nous montre que nous ne sommes pas déterminés uniquement par nos gènes. A partir de la partition qu’est l’ADN, nous pouvons interpréter la symphonie du vivant. Notre comportement en allumant certains gènes plutôt que d’autres, influe sur nos vies. Plusieurs facteurs jouent sur notre santé ; la nourriture équilibrée, l’exercice régulier, la gestion du stress, la recherche du plaisir dans ce que l’on fait, et l’harmonie du réseau familial, social et professionnel.

La désinformation ciblée, s’apparente à de la manipulation génétique.

Vous faites le parallèle entre l’influence de notre comportement sur notre corps et celle des citoyens sur la société.

Je pense qu’il existe une forme d’ADN sociétal. La Constitution d’un pays, les statuts d’une entreprise, les règles du jeu d’une équipe de foot, sont autant de composantes de cet ADN de  la société.Nous pouvons collectivement le changer en intervenant sur ce qu’on appelle « les mèmes », l’équivalent des gènes culturels. Richard Dawkins, un grand chercheur britannique, a créé cette idée des gènes transmis par la culture : les petites phrases courtes, les tweets des politiques comme ceux de Donald Trump, une chanson que tout le monde a dans la tête ou l’image d’un film dont tout le monde se souvient. Ces « mèmes » se propagent très rapidement dans la société. La participation citoyenne, au-delà du vote, des référendums et des sondages d’opinion, peut modifier les structures de notre société en agissant sur ces « mèmes ».

Vous êtes très optimiste, mais l’influence sur internet, aujourd’hui, ce sont surtout les trolls russes..

La désinformation ciblée, comme celle pilotée par les Russes pendant la campagne présidentielle américaine, s’apparente à de la manipulation génétique. C’est l’une des faces de la réalité : ils ont utilisé massivement les « fake-news » (fausses nouvelles) pour modifier le comportement des électeurs.

Comment faire pour que les citoyens influent sur les règles de la  société ?

Ensemble, sur les réseaux sociaux, en fonction de certaines valeurs qu’ils veulent faire avancer, les citoyens peuvent faire pression par le numérique sur des pouvoirs politiques ou spirituels. Voyez les effets récents des pétitions en ligne ou les conséquences du mouvement #metoo : on a un pouvoir !

Peut-être face au politique, mais face aux géants du numérique (GAFA) qui régissent l’Internet ?

Le citoyen peut peser en montrant qu’il existe et qu’il ne partage pas certains projets de ces entreprises. Prenons un exemple : le projet de Google de conserver tous les gènes humains dans une immense banque de données afin de faire de la médecine prédictive. L’idée est bonne, c’est une médecine qui permet de détecter la naissance de certains types de maladies, ou la correspondance de certaines pathologies entre elles. Mais qu’une entreprise privée mène ce projet sans que les personnes puissent avoir accès à leurs données personnelles, qui sont leur propriété, ce n’est pas bien. L’Europe y a apporté une réponse politique, avec le Règlement européen sur la protection des données. L’U.E. a mis 4 ans à faire voter ce texte contre les lobbys, mais au final a montré son pouvoir.

La nouvelle génération a inventé une réponse : la société de la recommandation.

Une loi pour lutter contre les « fake news », c’est une bonne idée ?

Vouloir s’attaquer aux fake news est un bon début. Mais il sera très difficile d’avoir une loi efficace : qu’est-ce-qu’une « fake news » ? Qu’est-ce-qu’une information qu’on a avant les autres, qui semble fausse quand elle émerge, mais qui va s’avérer exacte ?

Quelle réponse alors face aux fausses nouvelles  ?

La meilleure des défenses est collective. La société de l’Information est devenue la société de l’info-pollution, de l’infobésité. Il y en a trop. La nouvelle génération a inventé une réponse : la société de la recommandation, où l’on note les choses pour leur attribuer une valeur et où on s’échange des éléments en fonction de valeurs que l’on partage.

L’Intelligence Artificielle va-t-elle détrôner notre intelligence ou l’augmenter ?

Personnellement, je pense qu’elle peut nous aider à augmenter les qualités de notre cerveau, et y ouvrir des cases qui  aujourd’hui, ne sont pas assez utilisées : la générosité, l’amour, le partage, l’empathie. Je préfère parler d' »intelligence auxiliaire »que d' »intelligence artificielle ». Elle peut nous aider à augmenter notre propre intelligence, à être différents, à changer de nature humaine pour atteindre « l’hyperhumanisme ».

Qu’appelez-vous « hyperhumanisme » ? Quelle est la différence avec le « transhumanisme » ?

A la Renaissance, la machine mécanique a libéré du temps en effectuant certaines tâches à la place de notre corps, ce qui a conduit au développement des arts, de la science, de la  philosophie. De même, l’I.A. va nous faire évoluer vers une autre forme d’humanité dans les cinquante ans à venir. A partir du moment où les ordinateurs de l’intelligence auxiliaire seront connectés entre eux pour constituer un cerveau planétaire, une nouvelle pensée va émerger. En libérant notre cerveau de tâches automatiques, l’I.A. va nous libérer. Le « transhumanisme » espère développer toutes les possibilités biologiques de l’homme pour créer un homme augmenté et vivant le plus longtemps possible, voire le rendre immortel. C’est une idée élitiste, égoïste et narcissique. A l’inverse, comme les philosophes modernes, je pense que l’intelligence numérique collective nous aidera à changer de nature humaine, pour devenir plus humains, plus solidaires.

* La Symphonie du Vivant : Éditions Les liens qui libèrent.

Propos recueillis par Élodie Bécu. Article paru le dimanche  4 Mars – le bien Public.

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