Economie·Nos synthèses par domaines.·Revue de Presse

A 40 ans, penser à sa seconde carrière.

Cet entretien avec le démographe et historien Hervé Le Bras, paru dimanche dernier dans le Bien Public, méritait sans doute plus d’intérêt : ce démographe, chercheur émérite à l’ INED, directeur de recherche à l’école des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, apporte un éclairage pénétrant sur les rapports entre la société française et le chômage.

Pourquoi le chômage baisse-t-il chez nous moins vite que chez nos voisins ?

  • la hausse du chômage est directement liée à la démographie. La première raison est simple : la France a depuis de nombreuses années, une démographie plus forte que les autres pays européens. Une génération, c’est 750.000 à 800.000 personnes, et malgré de nombreux départs à la retraite, le marché a du mal à l’absorber.
  • autre facteur sociodémographique : en France, beaucoup de couples travaillent à temps plein. En Suède, 92 % des femmes travaillent, mais 25 % à temps partiel. En Europe du Sud, les taux de travail féminin sont historiquement plus faibles, et le recours au travail à temps partiel traditionnellement plus fréquent du fait d’activités saisonnières.

Du coup, le chômage des jeunes est plus élevé chez nous ?

  • La démographie n’est pas la seule raison pour laquelle les jeunes Français entrent très tard sur le marché du travail. A 29 ans, le taux de chômage est encore supérieur au taux global.  En Suède, à 25 ans, il ne l’est déjà plus. Au phénomène démographique, s’ajoutent deux autres éléments : des jeunes postulent sur le marché du travail sans la formation adéquate pour s’y intégrer et l’économie crée moins vite de l’emploi.

La France a aussi un gros souci de chômage des seniors…

  • La Suède a par exemple su reconvertir vers l’électronique et l’informatique des salariés de secteurs d’activité que l’on savait sans avenir (textile). C’est difficile d’entrer dans une seconde carrière quand on ne s’y est pas formé pendant les années qui ont précédé, qu’on n’a pas fait évoluer sa qualification. Les évolutions ou changements de métiers ne sont pas suffisamment anticipés, notamment pour les personnes peu qualifiées, alors que tous les « big data » (tableaux de bord) nous indiquent avec bon sens que les postes de manutentionnaires seront moins nombreux, et les postes d’informaticiens plus nombreux dans 10 ans.

Les Français aspirent à quitter le travail tôt, au vu du nombre élevé de salariés licenciés après 57 ans, ce qui cache des préretraites ?

  • La formation est l’enjeu central pour prolonger la durée de vie active.  Ce n’est pas à 60 ans que l’on va acquérir les compétences nécessaires pour changer de métier ou évoluer dans une activité en grande mutation.  Les études montrent que la formation professionnelle produit peu d’impact entre 50 et 60 ans, alors que chez les travailleurs de 40 à 50 ans, elle est au contraire très efficace.
  • Avant de toucher aux lois sur les retraites, c’est en préparant les travailleurs de cette tranche d’âge à une seconde carrière que l’on évitera le chômage des seniors et qu’on reculera l’âge effectif de la retraite. A 40 an,s on doit penser seconde carrière dans sa profession ou en dehors. Cela n’empêche pas de revoir un système de retraite hérité de 1945 et fondé sur une universalité qui n’a plus de sens.

La démographie du chômage raconte aussi la fracture territoriale ?

Sur l’Atlas des inégalités, on distingue deux zones où le chômage est élevé : l’une au nord d’une ligne Le Havre -Belfort, l’autre sur la bordure méditerranéenne. La moyenne du chômage dans les cantons du grand Ouest tourne à 6 – 7 % quand dans l’Hérault, elle atteint 15 %. La mondialisation a bien créé  des fractures territoriales, mais il faut les regarder à l’intérieur des régions, des départements, des métropoles et se garder de visions caricaturales entre favorisés et défavorisés.

Métropoles et territoires attractifs : vous réfutez les anciens clivages ?

Globalement, les métropoles  attirent l’activité même si le télétravail qui attire de nouveaux « néoruraux » à la campagne change la donne.  Mais le chômage est plus fort dans les métropoles que dans les zones rurales parce que les migrations se font vers le marché de l’emploi. Bordeaux est enviée et vantée pour son dynamisme, son attractivité, pourtant le chômage y est au-dessus de la moyenne (NDLR: 10,3 % contre 9,4 %). L’ex-Languedoc-Roussillon est la région qui gagne le plus d’habitants et elle est aussi la plus touchée par le chômage. Beaucoup de ses nouveaux habitants y débarquent sans un emploi. La réalité des fractures territoriales est plus complexe qu’une France coupée en deux. Gardons-nous de conclusions caricaturales et tranchées.

Régionaliser la politique de formation et d’emploi ?

La dernière réforme territoriale a fait de premiers pas pour se rapprocher du terrain, mais les échelles sont encore trop larges. La réponse aux questions d’emploi ne peut pas être la même à Biarritz qu’à Niort, en Nouvelle-Aquitaine, en Alsace que dans les Ardennes dans le Grand-Est. Ce n’est pas une question de taille et le département peut rester une échelle pertinente. Chez nos voisins allemands, de petits Länder (régions) comme la Sarre créent de l’activité, gagnent de la population. En Rhénanie-Westphalie avec 21 millions d’habitants, les résultats sont moins bons.

Propos recueillis par Pascal Jalabert.

Hervé le Bras : 74 ans, a publié : Le mystère français (Seuil, 2013 avec Emmanuel Todd ; l’Atlas des Inégalités (Autrement, 2014) ; Le Pari du FN (Autrement, 2015); l’Anatomie Sociale de la France (Robert Laffont, 2016).

S’est opposé avec d’autres chercheurs à la mise en place de statistiques ethniques en France.

 

 

 

 

 

 

 

 

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