Economie·L'éditorial

Sommes-nous toujours bien décidés à vivre ensemble ?

Cette petite phrase citée par Joseph Stiglitz à l’occasion d’une critique sur l’explosion des inégalités aux Etats-Unis sert d’appui à l’ouvrage de Jacques Généreux, « La Grande Régression », Seuil, 2010, 284 p., 18 euros. Ce briochin né en 1956 est Professeur à Sciences Po, auteur d’une vingtaine d’ouvrages d’économie et de philosophie politique, Secrétaire national à l’économie du Parti de Gauche.

Ce que n’accepte pas Jacques Généreux – et il a mille fois raison de ne pas se résigner -, c’est que disparaisse  » la promesse d’un monde meilleur «  depuis que les Trente Glorieuses ont cédé la place aux Trente Odieuses. Aussi plaide-t-il pour qu’à cette Grande Régression (les majuscules sont de lui) succède une « grande transformation démocratique, celle qui nous sortira de la dissociété de marché pour nous emmener vers la société du progrès humain ». Il a non moins raison de penser qu’une « société plus juste, plus solidaire, plus sûre, où l’on vit mieux ensemble, est un bienfait immédiat (…) qui crée les conditions nécessaires pour relever les défis écologiques ».

Avec une rare clarté, Jacques Généreux, explique d’abord en quoi la crise mondiale en cours est l’effet inéluctable des politiques qui, depuis trente ans, ont promu un système vraiment capitaliste et l’essor mondial d’une véritable économie de marché, à l’exact opposé du mouvement engagé par les deux générations précédentes, qui il est vrai avait connu les ravages de la crise de 1929 encadrés par 2 Guerres mondiales.

La période-charnière des « 30 Glorieuses » démarre en 1944 – 1945 (Accords de Bretton Woods) et s’achève fin 1973 avec le 1er choc pétrolier : à l’illusion de la croissance perpétuelle, personne ne songe alors à opposer la croissance « soutenable », celle qui répartit l’effort de tous pour rester à l’intérieur des ressources limitées de la planète. Le « Toujours plus », momentanément stoppé n’étant dès lors plus à la portée des états-providence, laisse place au néolibéralisme de la compétition exacerbée ; ce n’est pas tout. Avec la chute du Mur, le grand Satan communiste cesse d’être une menace, et le modèle néo-libéral s’exporte alors sans peine dans les anciens satellites de l’URSS, membres du Pacte de Varsovie, avec le soutien des dirigeants de droite comme de gauche de l’U.E.

Restent deux points-clés de compréhension :

1°) le mythe de la mondialisation, que l’on « n’a pas pu empêcher » : à la fin des années 70, la pénétration des textiles et des produits manufacturés d’Extrême-Orient était encore du même ordre qu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Ce sont des traités internationaux acceptés par les démocraties qui ont ouvert les vannes, au nom de la course à la productivité.

2°) Même hypocrisie sur le plan financier : depuis la fin (en 1971) de la convertibilité du dollar en or, les Etats-Unis sont en butte au risque d’une rébellion des pays qui réclameraient le retour à la monnaie-étalon. Ils sont condamnés à « titriser » leurs créances, et auront recours pour cela à la mondialisation de la finance. Là encore, les démocraties occidentales ont accompagné le mouvement.

Le grand mérite de ce livre réside dans son chapitre 4 : « La régression sociale, morale et politique ». Au terme d’une étude d’anthropologie générale fouillée, (90 pages !) l’auteur démontre que  la crise économique n’est qu’un avatar d’un plus vaste mouvement de régression de la civilisation moderne.

Au terme d’une quête perpétuelle d’émancipation des individus, s’est installé un hyper individualisme qui efface les repères moraux, détruit les liens sociaux et limite l’épanouissement personnel à la compétition permanente pour l’accumulation des biens.

S’ensuit une mutation culturelle qui a d’abord favorisé le culte fou du marché et la fuite en avant consumériste qui détruit l’écosystème. Mais ensuite, la violence comme le désordre social et international exacerbés par l’hyper libéralisme nourrissent la peur de l’autre, de l’étranger et du vide moral, d’où de multiples pulsions régressives: obscurantisme, replis communautaires ou nationalistes, politiques liberticides au nom de la sécurité.

Pour sortir de cette régression, l’auteur montre comment on peut, sans révolution, en une simple législature démocratique, sortir de la société de marché capitaliste qui nous y a entraînés.

Mais nous risquons d’être durablement empêchés de renouer ainsi avec le progrès par les dysfonctionnements d’une démocratie où les classes populaires ne vont plus voter et par l’imbécillité d’une gauche « moderne » qui a fini de se convertir au modèle libéral au moment même ou celui-ci s’effondre. Or, il ne suffit pas d’avoir des élites intellectuelles et des politiques avisés qui promeuvent la société du progrès humain. Allez donc prêcher pour la paix au milieu d’un champ de bataille : vous vous prendrez une balle.(P. 203).

Il ne faut donc plus être seuls ! Des concepts erronés comme « le capitalisme vert » (l’écologie au service du … capitalisme), « l’aléa moral », le droit d’être moins prudent dès lors que l’on est bien assuré, ou encore les effets bien connus désormais du « passager clandestin » (abondamment révélés par la COP 21 : ce n’est pas moi qui reçois les bénéfices de mes efforts pour réduire les émissions de C02, mes voisins peuvent donc être tentés d’en profiter sans rien faire) sont de nature à entraver ou retarder un retour à la Société du progrès humain, le seul modèle qui fasse la synthèse des 12000 ans d’essais et erreurs de notre communauté humaine.

Un ouvrage lucide, mais aussi sincère, optimiste et rafraîchissant !

L’Ours.

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